Atlas géopolitique et militaire de la
première république française
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Les grandes puissances européennes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre Suivant: Le Saint Empire Romain Germanique

 

 

L’empire de Russie

Le royaume de Prusse

L’empire des Habsbourg

Le problème polonais

La péninsule ibérique

Les pays scandinaves

La république des Provinces-Unies

Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne

Le Royaume de France

 

L’empire de Russie

 

En 1792, la Russie est déjà une grande puissance qui s’étend sur trois continents (puisqu’elle englobe l’Alaska), mais dont la position excentrée lui a interdit, jusqu’en 1756, de jouer le moindre rôle sur la scène européenne. Son principal handicap réside dans une densité de population extrêmement faible : 20 millions d’habitants pour 4 millions de km2 si l’on se limite à la partie européenne. Le pays est essentiellement agricole mais le despotisme éclairé, pratiqué par les souverains qui sont en relations avec Diderot, d’Alembert ou Voltaire, a considérablement aggravé les conditions de vie des paysans, tandis que la noblesse connaît un âge d’or. À l’heure où l’Angleterre commence sa révolution industrielle et invente le capitalisme, quand les États-Unis ouvrent l’ère de la démocratie et des libertés individuelles, la Russie reste bloquée dans un système féodal, basé sur un véritable esclavage paysan particulièrement improductif et un pouvoir politique ultra-autoritaire régulé par des assassinats.

 

Depuis la mort de Pierre Ier le Grand, fondateur de Saint Pétersbourg, survenue en 1725, la dynastie des Romanov a fourni une alternance curieuse de grands monarques et de demi-fous. Ainsi, Anne Ière, qui régna de 1730 à 1740, fut-elle hautaine, paresseuse et s’intéressa-t-elle si peu aux affaires publiques qu’elle confia les pleins pouvoirs à son favori, un ancien palefrenier nommé Bühren ; ce dernier s’entoura de ministres et de généraux allemands, préoccupés exclusivement de s’enrichir, qui installèrent dans le pays un régime de terreur basé sur la délation. Curieusement, la tsarine se passionna pour les êtres difformes et hideux, nains ou estropiés, dont elle fit ses bouffons. Elle désigna comme successeur son petit-neveu, Ivan VI, âgé de deux mois. Cependant, l’influence prussienne persistant à la Cour, le nourrisson et la régente, sa mère, ne tardèrent pas à être chassés du pouvoir par un coup d’état militaire, le 25 novembre 1741.

 

Le règne d’Élisabeth Ière, surnommée la Clémente, propre fille de Pierre le Grand, fut en revanche fort bénéfique. Sur le plan intérieur, la noblesse se vit octroyer le privilège exclusif de la possession des terres habitées par les serfs. Intelligente et cultivée, resplendissante de santé et fort belle, la tsarine participa à la fondation de l’université de Moscou et de l’académie des beaux-arts de Saint Pétersbourg ; elle élimina les Prussiens et la Cour devint francophile et le resta jusqu’à l’éclatement de la Révolution. Enfin, lors de la terrible guerre de Sept Ans, ses troupes, alliées aux Autrichiens, infligèrent au roi de Prusse Frédéric II la pire défaite qu’il eût jamais connu, à Kunersdorf, le 12 août 1759 ; ce dernier perdit les quatre cinquièmes de ses effectifs, évita de justesse la capture et Berlin fut temporairement occupée.

 

Élisabeth ne fut jamais mariée. Les négociations menées par ses parents pour l’unir au duc de Chartres, fils du Régent de France, puis à Louis XV lui-même n’aboutirent pas ; elle n’eut donc pas de descendance et choisit pour lui succéder son neveu, Pierre de Holstein(1), qu’elle maria à une princesse allemande, Sophie d’Anhalt-Zerbst(2), laquelle prit le nom de Catherine en se convertissant à l’orthodoxie. La jeunesse du futur tsar n’incite guère à l’optimisme. Rendu instable par une enfance trop dure et une éducation strictement militaire, allemand de souche donc détestant d’emblée l’atmosphère de la Cour de Saint Pétersbourg, il aime torturer les chats et les chiens et s’amuse des réactions horrifiées de sa femme et de son entourage. Il est victime de la variole en 1744. Fait beaucoup plus grave, son admiration pour Frédéric II le conduit à profiter de sa présence au conseil de guerre russe pour communiquer en secret les plans d’opérations de l’armée aux Prussiens. Enfin, sa liaison avec Élisabeth Romanovna Vorontsova menace l’influence et la position de sa femme Catherine qui, craignant pour sa vie dans un pays où l’assassinat est un mode de succession banalisé, se met à chercher des alliés.

 

Elle ne tardera pas à en trouver… Le 5 janvier 1762, Élisabeth Ière meurt et son neveu devient le tsar Pierre III. Non seulement son premier acte de gouvernement consiste à évacuer et à rendre les territoires conquis aux Prussiens, le traité de paix suivant le 5 mai, assorti d’une promesse de renversement d’alliance dirigée contre l’Autriche, tandis qu’un oukase contraint l’armée à revêtir des uniformes prussiens – tout cela, on le conçoit, ne plaît guère aux militaires, mais encore les popes, eux, sont astreints à se couper la barbe et à s’habiller comme des pasteurs protestants, les icônes sont ôtées des églises et les biens du clergé orthodoxe confisqués ! Au printemps, le tsar décide de lancer sa marine contre le pacifique Danemark, dans le but de réunifier les duchés de Schleswig(3) et de Holstein ; il part pour Kronstein(4). Le 28 juin, soutenue par les frères Orlov (Grigori et Alexis) et par le ministre des Affaires Étrangères Nikita Panine, sa femme Catherine prend le pouvoir en mettant à profit son absence. Elle est accueillie triomphalement à Saint Pétersbourg tandis que Pierre III, assigné en résidence surveillée, est assassiné le 9 juillet, probablement par Alexis Orlov et ses propres gardiens.

 

Trente ans plus tard, la grande Catherine II est toujours aux commandes. Si, dans le domaine économique et social, son bilan est médiocre, elle a en revanche brillamment poursuivi l’œuvre de Pierre le Grand en permettant à son pays de prendre définitivement pied sur les rivages de la mer Noire. L’accès aux mers chaudes est en effet vital pour les Russes, la Baltique étant prise par les glaces une partie de l’année, comme le démontre l’expédition navale d’Alexis Orlov, frère de l’amant de la tsarine, contrainte de contourner toute l’Europe pour attaquer les Turcs lors de la guerre de 1768-1774. Le traité de Kutchuk-Kaïnardji, du 21 juillet 1774, est un premier grand succès puisqu’il donne à la Russie les ports d’Azov et de Kinbourn, ainsi qu’un droit de regard sur les principautés turques danubiennes de Moldavie et de Valachie et un droit de protection sur les chrétiens de l’ensemble de l’Empire Ottoman. De plus, ce dernier renonce à sa suzeraineté sur le khanat de Crimée et accorde aux navires marchands battant pavillon russe la libre circulation sur la mer Noire et les détroits du Bosphore et des Dardanelles.

 

Cependant, Catherine ne veut pas s’en tenir là. Encouragée par l’ampleur des avantages obtenus, elle envisage désormais un démembrement total de la Roumélie(5) en utilisant le concours de l’Autriche : on constituera un empire formé de la Grèce, la Thrace, la Macédoine et la Bulgarie, ayant Constantinople pour capitale, confié à son petit-fils Constantin ; un royaume de Dacie, basé sur les provinces danubiennes, sera donné au prince Potemkine, autre amant de la tsarine ; en compensation, la Bosnie, la Serbie et l’Albanie seront cédés aux Habsbourg, tandis que la république de Venise obtiendra la Morée et les îles de Chypre et de Crète. En attendant la réalisation de ce grandiose projet, Catherine annexe la Crimée le 19 avril 1783, y pose les fondations d’un nouveau port de guerre, Sébastopol, et enfin impose son protectorat à la Géorgie. Cette politique extérieure agressive conduit inéluctablement à un nouvel affrontement : la Russie déclare la guerre à la Turquie le 15 septembre 1787, l’Autriche l’imite le 9 février 1788.

 

Tandis que le feldmaréchal von Laudon et le duc de Saxe-Cobourg se contentent de s’emparer de Belgrade et de Bucarest, les troupes russes remportent des victoires importantes mais fort sanglantes. En décembre 1788, la forteresse d’Otchakov tombe après un siège de six mois ; l’assaut final est livré par une température de -23˚ et s’avère particulièrement meurtrier. Le 7 décembre 1790, le maréchal Souvarov s’empare d’Izmail, dans le delta du Danube ; l’attaque menée à la baïonnette et les massacres qui ont suivi ont coûté la vie à 12000 Russes et à 30000 Turcs !

 

Ces sacrifices monstrueux  ne suffiront pas cependant pour faire aboutir les projets de Catherine. D’une part, l’empereur d’Autriche est mort le 20 janvier 1790 et son successeur, Léopold II, quadragénaire pacifique, doit faire face à la contamination de certains de ses états, la Belgique et la Hongrie en particulier, par la propagation des idées sulfureuses en provenance de France ; il signe la paix à Sistova le 4 août 1791. De son côté, l’Angleterre, gendarme des mers, voit d’un très mauvais œil l’éventualité d’une irruption de la flotte russe en Méditerranée Orientale ; Londres adresse un ultimatum à Saint Pétersbourg en menaçant d’envoyer une escadre en mer Baltique puis, devant l’absence de réaction de la tsarine, incite la Suède à attaquer la Russie. Isolée, restée seule à soutenir l’effort de guerre contre l’empire ottoman, Catherine II se résigne à signer la paix à Jassy (aujourd’hui Iasi en Roumanie) le 9 janvier 1792 ; elle obtient la forteresse d’Otchakov ainsi qu’une mince bande de territoire sur le rivage septentrional de la mer Noire, entre le Boug et le Dniestr.

 

L’expansionnisme des Russes ne se limite pas au sud ; à l’ouest, les vastes plaines polonaises, minées par une instabilité politique chronique, constituent aussi une proie bien tentante. D’autant que le roi de Pologne, Stanislas Auguste Poniatowski, a été imposé par Catherine, dont il est le fantoche. Encore un ex-amant… Le 5 août 1772, la Russie, l’Autriche et la Prusse signent à Saint Pétersbourg un traité qui ampute le pays d’un tiers de sa population et de 30% de son territoire. Pour sa part, la tsarine reçoit les provinces situées à l’est de la Dvina, du Prut et du Dniepr.

 

Le lendemain de la déclaration de guerre de la France au roi de Bohême et de Hongrie, le 21 avril 1792, Catherine II fête ses 63 ans. Elle affiche un profond dédain pour la Révolution : Je vous avoue que je n’aime pas la justice sans la justice, ni les barbares exécutions à la lanterne. Je ne saurais croire non plus au grand talent de savetiers et cordonniers pour le gouvernement et la législation. Elle critique volontiers le comportement des émigrés : Si j’étais, moi, Monsieur d’Artois ou Monsieur de Condé, je saurais faire usage de ces 300000 chevaliers français. Morgué, ils sauveraient la patrie ou je mourrais ! Cependant, ce mépris ne l’empêchera pas de juger à leur juste valeur les menaces portées par les idées nouvelles ; elle fera déporter Radistchev, auteur d’un voyage de Saint Pétersbourg à Moscou, où il dénonce les misères du servage, et proscrire toute imprimerie dans le cercle de Moscou. Elle exécute un virage à 180˚ en se rapprochant de son ennemi d’hier, le roi de Suède ; un traité daté du 19 octobre 1791 prévoie même un débarquement commun de troupes en Normandie, mais cette opération n’aura jamais lieu.

 

Du reste, Catherine n’a aucunement l’intention d’envoyer ses armées contre la France, du moins tant que le problème polonais ne sera pas définitivement réglé ; à vrai dire, l’implication des Autrichiens et des Prussiens sur le front occidental l’arrangerait plutôt, dans la mesure où elle lui donne toute liberté d’agir à l’est. Ce n’est qu’en 1795, lorsque le royaume polonais sera rayé de la carte, qu’elle envisagera sérieusement l’envoi de 60000 hommes, sous le commandement du maréchal Souvarov. Mais son nouveau favori, Platon Alexandrovitch Zubov(6) – 28 ans –, entraîne la tsarine dans un nouveau projet de démembrement de l’empire ottoman, en utilisant cette fois la Perse comme base. En définitive, la seule action de Catherine en faveur de la Coalition aura été de fournir subsides et asile aux émigrés français…

 

 

 

 

 

 

 

 

Le royaume de Prusse

 

La Prusse est incontestablement devenue, en quelques décennies, l’une des cinq premières puissances européennes ; elle doit cette évolution à Frédéric-Guillaume Ier, le roi-sergent, qui a mis sur pied la troisième armée du continent(7), et à son fils Frédéric II, qui a utilisé ce magnifique outil de façon magistrale. La branche cadette des Hohenzollern règne en 1792 sur un territoire de 190000 km2 peuplé de 5700000 habitants. Si l’on excepte les principautés disséminées en Allemagne, voire même en Suisse (Neuchâtel), le pays est désormais constitué d’un seul tenant, le Brandebourg – capitale Berlin – et la Prusse Orientale – capitale Königsberg – étant reliés par le couloir de Dantzig, arraché à la Pologne lors du démembrement de 1772.

 

La principale conquête de Frédéric – la plus coûteuse aussi – est sans nul doute la Silésie, enlevée à l’Autriche. La province est riche, industrielle et peuplée d’Allemands mal convertis au catholicisme par la contre-réforme ; elle fournit 20% des recettes fiscales de l’empire des Habsbourg. Trois guerres seront nécessaires pour y parvenir, s’étalant entre 1740, l’année même de son accession au trône, et 1763 (traité de Hubertusburg). Plus généralement, lors de la guerre de Sept Ans, la Prusse, soutenue par l’Angleterre(8), affronte l’Autriche, la France, la Russie, l’Espagne, la Pologne, la Saxe et le Wurtemberg ! La paix rétablit le statu quo ante. Mais l’armée déplore 262000 hommes hors de combat ; le pays a perdu 10% de sa population. De plus, ayant par trois fois conclu des paix séparées, violé de nombreux accords, envahi la Silésie en 1740 et la Saxe en 1756 sans la moindre déclaration de guerre, Frédéric voit sa réputation ternie ; il est, aux yeux des Cours d’Europe, un souverain en qui on ne peut avoir confiance. Plus anecdotiquement, ces campagnes provoquent aussi la rupture avec Voltaire : le roi-philosophe, auteur de l’anti-Machiavel, ouvrage s’élevant contre les guerres d’agression, ne vient-il pas exactement de se comporter de façon contraire ?

 

Roublard, ambitieux, téméraire – voire tête brûlée –, Frédéric n’a pas de leçons à recevoir en matière de courage et de bravoure. Au cours de ses différentes campagnes, il a eu six chevaux tués sous lui. Chiens, voulez-vous vivre éternellement ?, crie-t-il un jour à ses soldats épuisés et peu convaincus de l’opportunité d’un assaut. Dans le domaine militaire, le meilleur compliment ne pouvait venir que de son admirateur, Napoléon, se recueillant sur sa tombe, à Potsdam, avec ses maréchaux : Messieurs, si cet homme était encore en vie, je ne serais pas ici !

 

Mais Frédéric II est, d’abord et avant tout, l’archétype du monarque des Lumières. Sa tolérance est bien connue vis-à-vis des minorités religieuses : Toutes les religions se valent et sont bonnes quand les personnes qui s’en réclament publiquement sont des gens honnêtes et, si les Turcs et les païens venaient et peuplaient le pays, ils voudraient construire des mosquées et des églises. Sa Cour est grande ouverte aux immigrants. Il développe le commerce et l’industrie de son pays qu’il protège par des barrières douanières élevées, fait construire un canal entre Oder et Vistule, drainer des marais pour augmenter la surface agricole, introduire de nouvelles espèces (pommes de terre et navets). Il abolit la torture et réorganise l’appareil judiciaire. Sur un plan social, il souhaite l’adoucissement du servage mais échoue en raison de la résistance massive de l’aristocratie terrienne ; mais son abolition est imposée progressivement dans les domaines de la couronne. Cependant, tout monarque éclairé qu’il soit, il reste un autocrate : Raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez !

 

L’homosexualité de Frédéric II resta longtemps un secret que la décence des manuels d’histoire, la pudeur des biographes et les préjugés des historiographes prussiens passèrent sous silence. Mais Voltaire écrit dans ses mémoires : Quand Sa Majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d’Épicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un quart d’heure en tête-à-tête. Les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle : il devait se contenter des seconds. Emprisonné par son père dans la forteresse de Custrin, Frédéric fit la connaissance de deux jeunes gens, Michael Gabriel Fredersdorf et le comte von Keyserling. Du premier, Voltaire disait : Ce jeune soldat est beau, bien fait, joue de la flûte et sert aux divertissements du prisonnier de plus d’une manière. Bien que fils de paysan, il fut nommé directeur du théâtre royal puis chancelier du royaume. Au second, le roi écrivit un poème à l’occasion de son installation dans son palais de Sans-Souci :

Dans ce palais à la noble architecture,

Nous profiterons d’une totale liberté

Dans l’intoxication de l’amitié.

L’ambition personnelle et l’inimitié

Y seront les seuls péchés contre-nature.

 

L’homosexualité était en effet considérée comme contre-nature au XVIIIème siècle. Ce poème prouve que, pour Frédéric II, il n’en était rien. Il se démarque ainsi de l’opinion générale de son temps…

 

*

 

Le 17 août 1786, le vieux monarque meurt, assis à sa table de travail de Sans-Souci ; son neveu, Frédéric-Guillaume II, lui succède. À 42 ans, le nouveau roi hérite d’une administration efficace, d’une armée remarquable et de caisses bien remplies ; mais il manque de connaissances et de fermeté pour parfaire l’œuvre entreprise. Sa vie privée devient rapidement objet de scandale. Marié en 1765 à Élisabeth-Christine, fille du duc de Brunswick, il fait annuler cette union pour épouser Frédérique-Louise de Hesse-Darmstadt, qu’il délaisse à son tour pour la comtesse de Voss puis la comtesse Doenhof ; ses maîtresses sont nombreuses. Citons seulement Wilhelmine Enke, qu’il fait comtesse de Lichtenau et qui prend sur lui un ascendant désastreux. Très vite, la Cour, écrit Mirabeau, est livrée à des prêtres, des visionnaires et des filles. Les principaux conseillers du roi, le Saxon Bischoffswerder et Wöllner, ancien pasteur devenu en 1788 ministre de la Justice, tous deux liés aux milieux théosophiques, sont haïs par l’opinion.

 

L’armée ne tarde pas à perdre son ancienne efficacité. Sans goût pour l’art militaire, le roi abandonne sa supervision à un Collège Suprême de la Guerre, dirigé par le duc de Brunswick et le feld-maréchal Möllendorf. Les généraux sont trop âgés, la discipline se relâche, les exemptions se multiplient. Les dispenses accordées en grande quantité écartent du service des armes l’élite de la Prusse. On découvre brusquement que les caisses de l’état sont vides, conséquence des largesses inconsidérées du roi en faveur de la noblesse. L’intolérance devient la règle. L’édit du 9 juillet 1788 soumet l’enseignement des pasteurs à une étroite surveillance et décide que sera fermé l’accès de l’Église à tous les candidats dont la doctrine ne serait pas reconnue pure et orthodoxe. Enfin, la censure est rétablie le 19 décembre 1788, sans grand résultat…

 

En définitive, si le prestige de la Prusse à l’extérieur demeure intact, le pays entre manifestement dans une période de déclin, dont l’effondrement de 1806 (victoire de Napoléon à Iéna) sera le naturel aboutissement.   

 

 

 

 

 

 

 

L’empire des Habsbourg

 

Ce fut son frère aîné, Charles Quint, qui, après avoir abdiqué le 16 janvier 1556, porta Ferdinand Ier à la tête de l’empire d’Allemagne, créant ainsi la dynastie des Habsbourg ; deux ans plus tard, le 24 mars 1558, cette nomination fut validée par une élection. Le Pape Paul IV refusa de reconnaître ce prince pour chef de l’empire, parce que le consentement du Saint-Siège n’était intervenu ni dans son élection ni dans l’abdication de son prédécesseur. Ferdinand nia la nécessité d’un tel consentement et, dès lors, les empereurs cessèrent de demander la confirmation du Pape. Pendant plus de deux cents ans, ils seront désormais continuellement choisis dans la maison des Habsbourg.  

 

 

 

 

Une exception cependant : malgré la proclamation de la Pragmatique Sanction, Marie-Thérèse doit abandonner la dignité impériale à l’électeur de Bavière de 1740 à 1745. La jeune femme, qui n’a que 23 ans, subit de plus les agressions de son voisin prussien qui lui arrache la Silésie au prix de deux conflits : la Guerre de Succession d’Autriche et, surtout, la terrible Guerre de Sept Ans. Pourtant, le long règne de Marie-Thérèse s’avérera au final sage et bénéfique. Pour elle, l’orgueilleuse devise des Habsbourg(9), inventée par l’empereur Frédéric III (1452-1493), n’est plus que vaine illusion ; elle préfère se conformer au célèbre dystique de Mathias Corvin(10), roi de Hongrie et contemporain du précédent :

Bella gerant alii ; tu, felix Austria, nube ;

Nam quae Mars aliis, dat tibi regna Venus.

 

On en obtient la confirmation immédiate quand on jette un coup d’œil aux diverses destinées de sa nombreuse progéniture. Sa fille Marie-Christine épouse Albert de Saxe, duc de Teschen, gouverneur des Pays-Bas autrichiens (nos actuels Belgique et Luxembourg). Charles-Joseph est fiancé à la duchesse de Modène, Marie-Béatrice d’Este, mais il meurt à seize ans ; il est remplacé par son frère Ferdinand. Marie-Amélie épouse le duc de Parme. Jeanne-Gabrielle puis Marie-Josèphe sont fiancées successivement au roi des Deux-Siciles, mais elles décèdent respectivement à douze et seize ans ; c’est finalement leur sœur Marie-Caroline qui devient reine de Naples. Enfin, bien entendu, n’oublions pas Marie-Antoinette, reine de France. L’aîné de tout ce petit monde reçoit l’empire à la mort de sa mère, le 29 novembre 1780, et prend le nom de Joseph II. Le cadet, Pierre-Léopold, devient grand-duc de Toscane en 1765, au titre de la secundogéniture(11) de la maison des Habsbourg.

 

On reste confondu devant l’ampleur et la systématique d’une telle politique matrimoniale. Si l’on se cantonne aux possessions propres de la famille, on trouve 640000 km2 pour 24,5 millions d’habitants. Comme dans le cas de la Prusse, il s’agit d’un bloc compact à l’est, qui s’émiette de plus en plus quand on s’avance vers l’ouest. Les royaumes de Hongrie, de Croatie-Slavonie et de Galicie ainsi que le grand-duché de Transylvanie ne sont pas inclus dans le Saint Empire Romain Germanique(12). En revanche, les autres possessions des Habsbourg représentent un tiers de la superficie de celui-ci : royaume de Bohême, margraviat de Moravie, archiduché d’Autriche, duchés de Silésie, de Styrie, de Carinthie et de Carniole, comté du Tyrol, seigneuries du Vorarlberg, landgraviat de Brisgau, margraviat de Burgau(13), etc. En Belgique, nous l’avons vu, la famille possède les Pays-Bas autrichiens. En Italie enfin, elle gère directement les duchés de Milan et de Mantoue ainsi que la Toscane ; la politique matrimoniale de Marie-Thérèse lui permet en outre d’exercer une influence plus ou moins grande sur Parme, Modène et Naples. Au total, là aussi, les Habsbourg sont présents dans un bon tiers de la péninsule !

 

Le colosse autrichien a cependant des pieds d’argile, du fait de sa nature même, multiethnique : les Hongrois, les Slaves, les Allemands, les Belges, les Luxembourgeois, les Italiens ne pouvaient voir que d’un mauvais œil les réformes brutales de Joseph II, visant par exemple à imposer l’Allemand comme langue officielle dans tous les pays soumis à sa loi, ou encore à unifier l’administration de toutes les provinces au sein d’un conseil central installé à Vienne et présidé par lui-même, tandis qu’il abolissait leurs diètes ou les paralysait en les soumettant aux autorités exécutives provinciales. Certes, Joseph se conduit comme un monarque éclairé en abolissant le servage, la peine de mort ou la censure ; mais il fait le deuxième pas avant le premier, estime Frédéric II. Enflammé par ses convictions, il voulait, a-t-on dit, dans une sorte de serre chaude faire venir au plus vite à leur maturité les réformes que sa mère n’avait que commencées. De même, la réduction du nombre de séminaires, la suppression de congrégations et d’ordres contemplatifs jugés inutiles, sa tolérance à l’égard des chrétiens non catholiques, enfin l’amputation des grands archevêchés comme Salzbourg ou Passau, qui se voient soustraire leurs possessions hors empire, lui attirent les foudres du Pape Pie VI et de Frédéric II, lequel n’hésite pas à agiter l’épouvantail de la tyrannie.

 

Lourd est l’héritage transmis par Joseph à son frère Léopold II ; lorsque ce dernier monte sur le trône, le 20 février 1790, les Pays-Bas sont en révolte ouverte contre Vienne, la Hongrie et la Bohême menacent d’en faire autant, et l’Autriche est en guerre avec l’empire ottoman. Pourtant, malgré sa brièveté, le règne de Léopold sera pacifique et réparateur. Il apaise la Hongrie en revenant au pacte de 1741, dans lequel Marie-Thérèse avait pris l’engagement de respecter les libertés du royaume ; il accepte de même les revendications présentées par la diète de Bohême. Il divise par des concessions les Belges révoltés mais doit se résigner à faire intervenir la troupe pour rétablir son autorité. Cependant, il ne renonce en rien aux mesures prises par ses prédécesseurs pour renforcer le pouvoir : en particulier, il tient lui aussi à ce qu’aucune bulle pontificale ne puisse être publiée dans ses domaines sans son autorisation. Enfin, dès septembre, il signe une trêve de huit mois avec les Turcs, prélude au traité de paix de Sistova, signé en août 1791.

 

Confrontés aux événements révolutionnaires de France, Léopold et Frédéric-Guillaume II organisent en juillet 1790 une conférence à Reichenbach, à laquelle participent également Anglais et Hollandais ; l’Autriche obtient non seulement les mains libres pour régler le problème belge, mais aussi l’alliance de la Grande-Bretagne, qui s’engage à surveiller les menées sournoises de la Prusse et de la Russie ; cependant, pour arracher ce dernier succès, il lui a fallu menacer de céder les Pays-Bas à la France ! De manière générale, Léopold s’astreint à éviter de s’empêtrer dans les affaires intérieures de la France. En janvier 1791, il éconduit de façon fort brutale le comte d’Artois ; son bon sens se révolte devant la morgue et l’extravagance des émigrés. Mais en juin, les vexations infligées à Louis XVI et à Marie-Antoinette, au moment de leur fuite à Varennes, excitent son indignation ; il lance un appel à tous les souverains d’Europe pour qu’ils prennent des mesures en commun devant ces événements qui ont directement atteint l’honneur de tous les souverains et la sécurité de tous les gouvernements. Cette proclamation n’aura pas de suite, d’autant que  Léopold, à cette époque, est absorbé dans les négociations de Sistova.

 

La Pragmatique Sanction est la décision prise par l’empereur Charles VI en 1713 pour régler la dévolution de sa succession aux possessions héréditaires des Habsbourg. Le chef de cette famille portait le titre d’archiduc d’Autriche et recevait l’Autriche, la Hongrie, la Bohême, les provinces italiennes et belges. En revanche, la dignité impériale d’Allemagne n’était pas concernée puisqu’elle était élective, quoique, depuis des siècles, elle échût systématiquement aux Habsbourg.

Selon la règle instituée par la Pragmatique Sanction, les possessions héréditaires devaient se transmettre à l’aîné des enfants de Charles VI, garçon ou fille. Elle visait donc à écarter du trône les filles de son frère aîné Joseph, décédé, lesquelles étaient mariées à l’électeur de Bavière et à l’électeur de Saxe.

Charles ne ménagea pas ses efforts pour faire accepter sa décision par les Cours d’Europe. La France, l’Angleterre et la Prusse s’inclinèrent ; bien entendu, la Saxe et la Bavière refusèrent.   

 

Charles VI meurt le 20 octobre 1740 et sa fille Marie-Thérèse monte sur le trône ; l’empire d’Allemagne ne pouvant être dirigé par une femme, la nouvelle souveraine pense pouvoir faire élire son mari, François de Lorraine.

Cependant, c’est celui qu’elle considère comme son allié le plus fidèle, et dont personne ne soupçonne encore l’ambition et la duplicité, Frédéric de Prusse, qui met le feu aux poudres en attaquant la Silésie en décembre 1740. La Guerre de Succession d’Autriche commence.

La France, de son côté, a accepté la Pragmatique Sanction, mais elle soutient les prétentions de son allié, Charles-Albert de Bavière, à la dignité impériale. Le 11 décembre effectivement, ce dernier est couronné empereur sous le nom de Charles VII. Louis XV signe le 5 juin 1741 un traité d’alliance avec la Prusse dans lequel il accepte de soutenir militairement la Bavière et reconnaît l’acquisition de la Silésie par Frédéric II ; en contrepartie, ce dernier ne lâche que de vagues promesses. Puis la France déclare la guerre à l’Autriche et à la Grande-Bretagne.

Sans se préoccuper le moins du monde de ses alliés, Frédéric II signe un traité séparé avec l’Autriche (Dresde, 25 décembre 1745), laissant la France empêtrée dans une guerre qui durera encore trois ans, sans aucun résultat tangible. Il obtient définitivement la Silésie, se voit accorder la dignité royale par Charles VII et, ce dernier étant mort quelques mois plus tôt, reconnait – un comble… – François de Lorraine comme empereur d’Allemagne.

Le mot de la fin revient à Voltaire, il est devenu proverbial : la France a travaillé pour le roi de Prusse !

 

La Guerre de Sept Ans (1756-1763) est une première guerre mondiale avant l’heure. La Prusse et la Grande-Bretagne affrontent cette fois l’Autriche, la France et la Russie.

À nouveau, c’est Frédéric II qui ouvre les hostilités en attaquant d’abord la Saxe en 1756, puis la Bohême l’année suivante. Prague est assiégée le 6 mai, mais une armée de secours autrichienne bat les Prussiens à Kolin le 18 juin et les oblige à lever le blocus. Les Russes l’emportent à leur tour à la bataille de Groß Jägersdorf mais n’exploitent pas leur victoire en envahissant la Prusse Orientale. Frédéric se trouve alors dans une situation délicate, car les armées française et autrichienne convergent vers lui. Il décide donc de concentrer ses forces et de battre séparément ses adversaires : les Français sont défaits à Rossbach le 5 novembre, les Autrichiens à Leuthen le 5 décembre.

En 1758, Frédéric s’enfonce vers le sud pour en finir avec les Autrichiens. Mais, pendant ce temps, les armées russe et suédoise reprennent l’offensive. La bataille de Zorndorf le 25 août reste indécise mais elle interdit la jonction entre les Russes et les Autrichiens. En revanche, les Suédois font jeu égal avec les Prussiens à Tornow le 25 septembre et  le 14 octobre, à Hochkirch, Frédéric est nettement battu par les Autrichiens.

La situation de la Prusse est désormais catastrophique ; en 1759, les défaites s’accumulent et le territoire est envahi de toutes parts.  Les Russes l’emportent à Kunersdorf le 12 août ; à Maxen, le 21 novembre, un corps d’armée entier se rend aux Autrichiens. En 1760 et 1761, Frédéric, qui ne dispose plus que de 100000 hommes, doit se borner à une stricte défensive. Le 9 octobre 1760, les Russes et les Autrichiens occupent même temporairement Berlin.

1762 est, pour la Prusse, l’année d’un effondrement programmé ; l’armée est réduite à 60000 hommes. Mais, le 5 janvier, la tsarine Élisabeth décède ; c’est un véritable miracle pour Frédéric, car Pierre III, le nouvel empereur, est  prussophile ; il signe immédiatement un accord de paix et retire ses troupes. Revigorée par ce retournement de fortune inespéré, l’armée prussienne réunit ses dernières forces et chasse les Autrichiens de Silésie. Pour le pays, exsangue, c’est un dénouement inespéré de la guerre.

 

Ces affrontements extrêmement meurtriers en Europe ne se traduisent par aucune modification géopolitique majeure. La Grande-Bretagne et la France – si l’on fait abstraction du Hanovre, où les opérations ne tardent pas à s’enliser – s’affrontent surtout outre-mer, où la supériorité de la Royal navy fait merveille. Le traité de Paris conduit à la quasi-destruction du premier empire colonial français, avec la perte du Canada et l’abandon de l’Inde, exception faite de cinq comptoirs, gardés sous condition de ne pas les fortifier et de n’y entretenir aucune garnison. On peut dès lors considérer que l’intervention française dans la Guerre d’Indépendance Américaine sera en partie guidée par une volonté de revanche de la France de Louis XVI.  

 

Le 25 août, Léopold rencontre à nouveau le roi de Prusse à Pillnitz, près de Dresde ; les deux monarques rédigent une déclaration montrant qu’ils envisagent d’intervenir en France à condition d’en être priés par les autres puissances. Cette déclaration est purement formelle ; ni l’Angleterre ni la Russie – Léopold le sait bien – ne sont prêtes à se mouiller. Et puis, malgré l’agitation causée en France par cette prise de position, les intrigues des émigrants et les attaques des révolutionnaires menées contre les droits des princes allemands en Alsace, l’empereur veut encore croire qu’une intervention ne sera pas nécessaire, surtout lorsqu’en septembre, Louis XVI jure de respecter la Constitution.

 

Léopold II meurt subitement – et surtout précocement, à 45 ans – le 1er mars 1792. Cette brutale disparition est une perte irréparable pour l’Autriche. Il reviendra à François II, son fils, de relever le défi révolutionnaire…

 

 

 

Le problème polonais

 

La république des Deux Nations (Pologne et Lituanie) représente, au début du XVIIIème siècle, une superficie d’environ 750000 km2 peuplée de 15000000 d’habitants. Il s’agit essentiellement d’une vaste plaine sans frontières naturelles, carrefour de peuples et de religions : Allemands protestants, Russes orthodoxes, Polonais et Lituaniens catholiques. La population est paysanne à 85% et le servage est très répandu ; la bourgeoisie inexistante car le commerce est réservé aux Juifs. L’armée ne compte que 24000 hommes, est très mal équipée et se compose essentiellement d’officiers : un pour trois soldats !   

 

L’union de la Pologne et de la Lituanie remonte au traité de Lublin, promulgué en 1569 par le dernier souverain de la dynastie des Jagellon, Sigismond-Auguste ; à sa mort sans postérité en 1572, la monarchie devient élective. Au XVIIIème siècle, une instabilité politique chronique s’installe dans le pays. La succession de chaque souverain conduit à des crises ouvertes ; ainsi, en 1733, la mort d’Auguste II, qui est aussi électeur de Saxe, déclenche un affrontement entre son fils, Auguste III, soutenu par l’Autriche et la Russie, et Stanislas Leszczynski, protégé de la France et de l’Espagne. La guerre de succession de Pologne embrase toute l’Europe ; en 1738, le traité de Vienne couronne Auguste, tandis que Stanislas s’exile en France où Louis XV lui confie le duché de Lorraine et de Bar, conquis pendant les hostilités.

 

Le fonctionnement de la Diète – composée du Sénat (140 magnats) et de la chambre des Nonces (170 membres de petite et moyenne noblesse) – n’arrange pas les affaires du pays. L’opposition d’un seul député (liberum veto) suffit à bloquer tout débat. Ainsi, sur 55 sessions tenues entre 1652 et 1764, 48 avortent de ce fait, rendant tout gouvernement impossible. On parle alors, non sans raison, de diète du silence. Et on comprend mieux pourquoi des voisins aussi entreprenants que la Prusse ou la Russie envisagent assez rapidement de se partager le gâteau, selon l’expression de Frédéric-Guillaume II.

 

Pour empêcher toute réforme, Catherine II et Frédéric II s’entendent donc pour imposer sur le trône en 1764 un favori de la tsarine, Stanislas Poniatowski. Mauvais calcul, car le supposé fantoche ne s’avère pas aussi docile que prévu. Le nouveau souverain entreprend une réorganisation du royaume et tente de faire abolir le liberum veto ; il crée une commission d’éducation nationale, songe à un impôt territorial et à l’affranchissement des serfs. Depuis que je suis à la place que j’occupe, remarque-t-il, je n’ai pas cessé de dire que, tant qu’il n’y aura pas un tiers-état bourgeois, plus honoré et plus nombreux, tant qu’il n’y aura pas de paysans cultivateurs moins assujettis, la Pologne ne sera jamais ce qu’elle pourrait être, au moral et au physique. Malheureusement, Stanislas ne peut obtenir le soutien ni de l’Autriche ni de la France, qui continuent à le considérer comme une créature de Catherine II.

 

Cependant, Frédéric II, inquiet des progrès de ses voisins au détriment des Turcs, cherche une compensation en Pologne et pousse au démembrement du royaume au nom de l’équilibre européen. Le traité est finalement signé le 25 juillet 1772, par crainte de la décomposition totale de l’état polonais. Marie-Thérèse reçoit 2600000 habitants, Catherine 1600000, Frédéric 700000. Ce dernier, toujours cynique, brocarde Marie-Thérèse : Catherine et moi-même sommes de simples voleurs ; mais je voudrais volontiers savoir comment l’impératrice a calmé son confesseur… Elle pleurait alors même qu’elle volait et plus elle pleurait, plus elle volait ! La diète résiste un an, puis cède, en s’engageant de plus à ne pas modifier la Constitution…

 

Le démembrement de 1772 favorise malgré tout une prise de conscience des Polonais ; la Constitution doit être amendée si l’on ne veut pas s’exposer à de nouvelles capitulations. En 1788, la Diète se transforme en assemblée constituante et, après deux ans de travaux, transforme le pays en monarchie héréditaire et abolit le liberum veto. La séparation des pouvoirs est instituée : l’exécutif pour le roi assisté d’un conseil formé du primat et de cinq ministres ; le législatif à la Diète, toujours composée de deux chambres. Enfin, la religion catholique perd sa prépondérance puisque la Constitution de 1791 prône la tolérance.

 

Ce dernier point suscite les réserves du clergé et des tenants de la tradition. Mais, surtout, Catherine II fulmine : Si je n’avais les preuves en main, jamais je n’aurais pu croire que le roi de Pologne fût aussi ingrat et peu avisé que je l’ai trouvé dans ces quatre années ! Il faut qu’il soit mené ou tombé en imbécillité pour se laisser entraîner dans des démarches aussi nuisibles, aussi contraires au bien-être de la Pologne, à la probité, à la reconnaissance ! Les Polonais ne trouvent pas plus de soutien auprès de Frédéric-Guillaume II, qui met comme condition à son appui la cession du grand port de Dantzig ; le refus de la Diète pousse évidemment le Prussien à chercher avec la terrible Catherine une autre façon d’obtenir enfin la forteresse tant convoitée…

 

Ainsi, en 1792, la Pologne, réduite à dix millions d’habitants et 520000 km2, est-elle plus que jamais menacée par ses deux puissants voisins alors même qu’elle ne peut compter sur aucun appui extérieur ; son alliée traditionnelle, la France, est bien éloignée et s’enfonce dans les troubles révolutionnaires. Le pire est que les hommes politiques du pays ne sont même pas capables de faire front commun face à l’adversaire. Certains, favorables au liberum veto, comme Seweryn Rzewuski, se rendent à Saint-Pétersbourg pour signer l’acte de confédération de Targowica. Le 14 mai, ils demandaient au nom de la nation l’intervention de la Russie ; en juillet, les troupes de Catherine entraient en Pologne…

 

 

 

La péninsule ibérique

 

Loin des despotes éclairés de l’Orient européen, Espagnols et Portugais vivent encore sous le régime de la monarchie absolue. Dans ce type de gouvernement, le roi exerce son pouvoir sans autres limites que la volonté de Dieu ; un monarque de droit divin est à la tête d’un état fortement centralisé. Ce modèle apparaît en 1789 comme anachronique et arbitraire ; le progrès des Lumières, qui prône en particulier la liberté de culte, a sapé les fondements religieux de cette forme de royauté. Déjà, en France, le ministre Turgot avait déconseillé à Louis XVI de se faire sacrer. Pourtant les attaques des philosophes n’ont pas entamé son crédit car elle s’appuie sur une censure vigilante et sur une noblesse et un clergé d’autant plus puissants que la bourgeoisie est fort peu développée.

 

L’Espagne est sous-peuplée : elle compte 9000000 d’habitants pour 500000 km2 – soit un tiers de la population de la France voisine, qui couvre à peu près la même superficie. Son agriculture est peu favorisée, sauf dans quelques régions où la présence de cours d’eau et les techniques d’irrigation héritées des Maures permettent une culture intensive ; partout ailleurs, l’aridité du sol, la rudesse du climat et le manque de bras restreignent notablement la production. Quant à l’artisanat, autrefois prospère dans les villes, il a été ruiné par l’expulsion des Juifs et des Maures et par la coutume néfaste de remplacer la production locale de biens par l’importation de marchandises payées par l’or et l’argent du Nouveau Monde. Enfin, l’ancien réseau urbain apparaît bien alangui, tourné désormais vers les fonctions religieuses, administratives et, pour certaines villes comme Salamanque, universitaires.

 

Sur le plan européen, le pays ne joue plus un rôle politique majeur ; l’accession au trône de Philippe V de Bourbon a déclenché la guerre de Succession d’Espagne, à la suite de laquelle cette dernière perd ses possessions en Italie ainsi que Minorque (récupérée en 1782) et Gibraltar (cédée définitivement à l’Angleterre). Cependant, la politique volontariste de la femme de Philippe, Élisabeth Farnèse, permet aux Espagnols de reprendre pied dans la péninsule ; son fils Charles hérite du duché de Parme, puis il s’empare par la force de Naples et crée le royaume des Deux-Siciles.

 

 

La décadence du pays et sa relégation au rang de puissance européenne secondaire remontent au dernier souverain de la branche espagnole des Habsbourg, Charles II, qui règne de 1665 à 1700. Les mariages consanguins successifs de la famille ont conduit à une telle dégénérescence que Charles était rachitique, maladif et débile, au point qu’il ne parla qu’à l’âge de quatre ans et ne marcha qu’à huit ans. Pour démontrer cette exceptionnelle consanguinité, il suffira de remarquer que tous ses arrière-grands-parents descendaient soit de Charles Quint et de son épouse Isabelle de Portugal (sa cousine germaine), soit de Ferdinand Ier, le frère de Charles Quint, parfois des deux et souvent plusieurs fois. Ainsi son grand-père Philippe III était à la fois petit-fils et arrière-petit-fils de Charles Quint, et aussi petit-fils du neveu du même Charles Quint, qui était marié à sa fille ! On conçoit dès lors comme une bénédiction du ciel que Charles II mourut sans descendance le 1er novembre 1700. Son dernier testament donnait le trône à Philippe d’Anjou, petit-fils du roi de France Louis XIV.

Le clash entre les deux plus grandes maisons d’Europe, les Habsbourg et les Bourbons, était inévitable. La guerre de Succession d’Espagne dura treize ans. Les traités d’Utrecht, les 11 avril et 13 juillet 1713, sacrèrent Philippe, à la condition toutefois qu’il renoncât à tous ses droits sur la couronne de France ; l’Espagne dut accorder des compensations territoriales à l’Angleterre et à l’Autriche. La première reçut Gibraltar et Minorque, la seconde les Pays-Bas (Belgique) et les possessions d’Italie : Naples, Sardaigne et Milanais. Plus tard, le traité de La Haye, en 1720, permit aux Habsbourg d’échanger avec la maison de Savoie la Sardaigne contre la Sicile…

À peine chassés de la péninsule, les Bourbons d’Espagne vont tenter d’y revenir. Première étape, un brin vaudevillesque : le duché de Parme. Quand le duc Antoine Farnèse meurt le 20 janvier 1731, il laisse sa femme, Enrichetta d’Este, fille du duc de Modène, enceinte de deux mois. Suit alors une période de troubles où le duché est occupé par les troupes autrichiennes tandis que le Pape Clément XII fait valoir ses droits sur ce qui fut un ancien fief épiscopal et que Élisabeth Farnèse, nièce du défunt duc et épouse de Philippe V d’Espagne, obtient une intervention militaire de Madrid pour défendre les prétentions de son fils Charles. Pendant des mois, toutes les Cours d’Europe ont les yeux fixés sur le ventre arrondi de Enrichetta ; Élisabeth impose le 31 mai à la jeune duchesse une inspection corporelle solennelle. Les quatre sages-femmes concluent à une grossesse de six mois. Mais, le 14 septembre, un nouvel examen donne son verdict ; Enrichetta n’est pas enceinte. Un an plus tard, en octobre 1732, Charles de Bourbon, infant d’Espagne, devient le nouveau duc de Parme et de Plaisance.

Dès l’année suivante, la mort du roi Auguste II déclenche, nous l’avons vu, la guerre de Succession de Pologne ; en Italie, France, Espagne et Savoie affrontent l’Autriche. Le 27 février 1734, Philippe V proclame qu’il a l’intention de s’emparer du royaume de Naples parce qu’il est bouleversé par la clameur de la violence excessive, de l’oppression et la tyrannie que le gouvernement du vice-roi autrichien impose aux Napolitains. Son fils Charles est nommé général en chef des forces espagnoles en Italie, mais la réalité du commandement est exercée par José Carrillo de Albornoz, comte de Montemar. Le 5 mars, les troupes sont passées en revue à Pérouse. Les Autrichiens, déjà fort occupés en Lombardie, ne peuvent opposer à l’envahisseur qu’une défense symbolique. La plus grande partie de la noblesse du royaume de Naples, du reste, semble favorable à un retour des Espagnols, parce qu’elle espère que Philippe V renoncera au trône en faveur de son fils et qu’elle disposera de son propre souverain et non d’un énième vice-roi au service d’une puissance étrangère. Dès le 10 mai, Charles fait une entrée triomphale à Naples ; les chroniqueurs de l’époque racontent que la capitale fut bombardée avec humanité !

Deux traités pérenniseront le retour des Espagnols en Italie. Le 18 novembre 1738, le troisième traité de Vienne consacre Charles de Bourbon comme roi des Deux-Siciles ; il reçoit également, à ce titre, les présides de Toscane, sous condition de ne jamais fusionner ce royaume avec celui d’Espagne. Le traité d’Aix-la-Chapelle, en 1748, qui met fin à la guerre de Succession d’Autriche, donne au frère cadet de Charles, Philippe, le duché de Parme, Plaisance et Guastalla.

 

Le 10 août 1759, Charles devient roi d’Espagne sous le nom de Charles III. Avec l’appui d’excellents ministres, dont le marquis de Squillace – ramené de Naples, il entreprend d’importantes réformes dans le droit esprit des Lumières. En particulier, la taxe sur la farine est supprimée et le commerce des céréales est libéralisé, ce qui provoque une envolée des prix due aux accapareurs, qui spéculent sur les mauvaises récoltes des années précédentes. La révolte éclate en mars 1766, dirigée contre les ministres étrangers du gouvernement. Le roi s’incline, remplace Squillace par le comte d’Aranda mais prend sa revanche le 27 février 1767 en décrétant l’expulsion des Jésuites et la confiscation de leurs biens. Ceux-ci ont évidemment mené la révolte mais on leur reproche aussi leurs grandes richesses, leur mainmise sur les nominations et la politique ecclésiastiques, leur appui inconditionnel au Pape, leur soutien au marquis de la Ensinada(14) et enfin leur participation aux affaires du Paraguay(15). Quoi qu’il en soit, la conséquence de cette expulsion est une réforme majeure de l’enseignement ; les heures de théologie et de droit sont réduites au profit des disciplines scientifiques ; des écoles professionnelles sont créées afin de former des artisans, ainsi que des académies artistiques ; les propriétés des Jésuites servent à installer de nouveaux centres d’enseignement et des résidences universitaires ; leurs revenus sont destinés à la fondation d’hospices et d’hôpitaux…             

 

Tous les domaines sont touchés par les réformes de Charles III. Modernisation du système juridique : abolition de la torture, limitation de l’usage de la peine de mort, réduction des pouvoirs de l’Inquisition. Développement de l’agriculture : réforme des contrats agricoles, abolition de la mesta(16), transformation de nombreux pâturages en terres cultivées, peuplement de l’Andalousie et de la Sierra Morena, réalisation des premiers recensements par le comte Floridablanca, création d’aides pour les familles nombreuses. Amélioration du fonctionnement de l’économie : unification des monnaies, création de banques, réduction des taxes douanières, création d’un impôt sur le revenu et d’un impôt foncier grâce à la mise en œuvre du cadastre. Certaines régions, comme les Asturies et la Catalogne, s’industrialisent rapidement. Un système de routes royales, reliant Madrid aux grandes provinces du pays, est mis en place. La capitale est magnifiquement embellie, au point que Charles III sera surnommé meilleur maire de Madrid.

 

Malheureusement, le brillant souverain mourut le 14 décembre 1788 ; son fils, Charles IV, se montra rapidement incapable de poursuivre l’œuvre entreprise. C’était un Louis XVI, plus gauche, plus mou encore, que dominait son épouse, Marie-Louise de Parme, d’une sensualité sans frein. Le ministre de son père, Floridablanca, fut maintenu au pouvoir. Ce dernier était hostile à la France révolutionnaire, mais il ne tenait pas à rompre avec elle. Ainsi, lorsque les Anglais occupèrent l’île de Nootka au large de Vancouver en 1790, l’Espagne réclama l’appui de Paris. Louis XVI donna l’ordre d’armer quinze vaisseaux et l’Angleterre céda. Mais Floridablanca craignait tellement les idées françaises qu’il soumit, par un édit de juillet 1791, tous les étrangers résidant en Espagne à une surveillance humiliante et les contraignit à prêter serment de fidélité à Charles IV et à la religion catholique. Lorsque le ministre commit l’erreur de dénoncer maladroitement au roi les débauches de son épouse, il fut disgrâcié et remplacé par le comte d’Aranda ; dans le conseil entrait un jeune homme de 25 ans, Manuel Godoy.

 

À l’inverse de son prédécesseur, Aranda était favorable aux idées françaises. On prétendait qu’il avait introduit la franc-maçonnerie en Espagne. Aussi, suspect au clergé et à la Cour, fut-il écarté dès le mois d’août 1792 et remplacé par Godoy.

 

 

Ce dernier était le deuxième enfant d’un pauvre hidalgo de Badajoz ; il valait plus par sa prestance que par son intelligence. Mais il était l’amant de la reine… Commença alors un invraisemblable ménage à trois – à quatre même, si l’on inclut l’autre maîtresse de Godoy, Pepita Tudó – au vu et au su de toute l’Europe ! Ainsi, dans la nombreuse descendance de Charles IV et de Marie-Louise, on suspecte le ministre d’être le père naturel d’au moins deux des enfants : Marie-Isabelle, future reine de Naples, que sa belle-mère, la charmante archiduchesse d’Autriche Marie-Caroline – qui, nous le verrons, ne brillera pas non plus par une réputation irréprochable – se plaira à insulter en la traitant de bâtarde épileptique engendrée par le crime et le mauvais œil ; et François de Paule, dont Lady Holland dira qu’il avait une indécente ressemblance avec son père. Ces rumeurs ont encore un écho aujourd’hui dans la querelle dynastique française ; en effet, la branche aînée des Bourbons, représentée par Louis, né en 1974 et désigné comme Louis XX par les légitimistes de notre pays, est issue de François de Paule par la primogéniture en vigueur dans la dynastie…

 

Le royaume du Portugal a suivi une trajectoire parallèle à celle de son voisin espagnol. De 1750 à 1776, le marquis de Pombal est aux affaires ; il met en œuvre une vaste politique de réformes, visant à moderniser le pays, à centraliser l’administration au détriment de la noblesse et à lutter contre l’influence des Jésuites, dont il dissout l’ordre en 1766. Lorsque, le 1er novembre 1755, un tremblement de terre de magnitude 8,75 détruit 85% des habitations de Lisbonne(17), dont le palais royal avec sa bibliothèque et ses archives, et fait plus de 15000 morts, c’est lui qui prend les choses en main en organisant de façon magistrale la reconstruction de la ville, tandis que la famille royale fuit en province. Il réforme aussi l’enseignement en développant l’université de Coïmbra.

 

Le 24 février 1777, Marie Ière de Bragance accède au trône du Portugal. Le seul fait marquant de son long règne sera le renvoi immédiat du marquis de Pombal. L’histoire a donné deux surnoms à la reine : la Pieuse et la Folle ; à juste titre… Sa vie est empreinte d’une très grande piété, au point qu’elle finit par devenir le jouet de son confesseur. Le décès de son mari en 1786, suivi de ceux de deux de ses enfants en 1788 – dont son fils aîné qu’elle avait refusé, par scrupule religieux, de faire vacciner contre la variole –, le trouble provoqué en elle par la révolution française – Marie-Antoinette est sa cousine – la font sombrer dans la démence à partir de 1791. Si son règne perdure jusqu’au 20 mars 1816, son fils – le futur Jean VI – exerce la régence.

 

À cette époque, le Portugal compte 2700000 habitants, répartis sur 89000 km2. Depuis la perte d’une bonne partie de son ancien empire colonial, le pays n’est plus qu’une puissance économique de second ordre, vivant principalement du commerce du port de Lisbonne, de ses vignes, de pêche et de salines, ainsi que de l’exploitation intensive des ressources du Brésil. Depuis le traité Methuen(18) du 27 décembre 1703, le Portugal est économiquement dépendant de l’Angleterre.

 

 

 

Les pays scandinaves

 

Le royaume de Suède est en 1789 un immense pays de 810000 km2, composé de la Suède proprement dite (deux millions d’habitants), du grand-duché de Finlande (500000 habitants) et, en Allemagne du nord, de la Poméranie (100000 habitants). Les vastes plateaux du nord et les basses plaines du sud, dotés d’un climat rigoureux, laissent bien peu de place à l’agriculture. L’exploitation de la forêt, qui couvre la moitié du territoire, et une industrie naissante, liée à la présence de nombreuses mines, constituent les principales ressources du pays.

 

La Suède, alliée traditionnelle de la France, a tenté au début du siècle l’expérience de la monarchie parlementaire. En accédant au trône le 30 novembre 1718, la reine Ulrique-Éléonore accepte en effet une réforme qui transmet au Parlement l’essentiel des pouvoirs ; ainsi, avant d’entrer en vigueur, une loi doit recueillir l’assentiment de trois des quatre corps qui siègent séparément : noblesse, clergé, bourgeoisie et paysannerie. Deux tendances ne tardent pas à se dessiner : les Bonnets (de nuit) qui veulent la paix à tout prix pour assurer le redressement économique du pays ; les Chapeaux (en référence aux tricornes des officiers) qui critiquent la frilosité des premiers et veulent reconquérir les territoires perdus lors de la terrible guerre du Nord (1700-1709). La rivalité entre les deux partis, l’alliance avec la France – qui entraîne la Suède dans la guerre de Sept Ans où elle perd 40000 hommes, et enfin les fréquentes ruptures dynastiques, liées à l’absence d’héritiers mâles (maison de Hesse-Cassel en 1720, maison de Holstein-Gottorp(19) en 1751) affaiblissent durablement le royaume suédois.

En août 1772, le roi Gustave III, soutenu par l’armée et le peuple, fait arrêter les membres du Parlement ; il règne alors en despote éclairé en réorganisant la justice et les finances, en abolissant la torture, en encourageant l’enseignement primaire, améliorant la condition paysanne en amorçant le remembrement des sols, en instituant la liberté du commerce des grains. En 1789, il renforce l’absolutisme pour lutter contre la noblesse en promulguant l’Acte d’Union et de Sécurité, qui accorde à tous les Suédois l’égalité des droits, dont l’accès aux fonctions publiques.

 

Encouragé par la Prusse et l’Angleterre, qui s’inquiètent des victoires répétées de la Russie sur l’Empire Ottoman, Gustave III déclare la guerre à Catherine II en juin 1788. La plupart des opérations se déroulent sur la mer Baltique, la flotte suédoise cherchant à effectuer un débarquement de troupes près de Saint-Pétersbourg, et s’avèrent souvent indécises. Ainsi, le 17 juillet, la bataille de l’île de Hogland, où chaque adversaire aligne une quinzaine de vaisseaux, donne un résultat nul ; les belligérants ont perdu chacun une unité – fait rarissime dans une bataille navale ! Même chose un an plus tard, le 26 juillet 1789, lors de la bataille d’Öland. En 1790 cependant, Gustave III décide de donner une nouvelle impulsion à la guerre, en planifiant cette fois un débarquement à Vyborg. Mais le 13 mai, l’amiral Vasili Chichagov repousse brillamment l’attaque menée par la flotte suédoise du duc de Sudermanie, le frère du roi, contre le port de Tallinn en Estonie ; un second échec essuyé devant Cronstadt au début de juin oblige les Suédois à se replier sur Vyborg, où ils se retrouvent bloqués par les Russes. Le 3 juillet, ils se frayent un passage de vive force, mais la bataille – dite de la baie de Vyborg – leur coûte la perte de six vaisseaux de ligne et de quatre frégates.

 

Tandis que la flotte de guerre suédoise se retire sur Sveaborg pour panser ses blessures, l’escadre russe, commandée par le prince de Nassau-Siegen, alignant 35 vaisseaux de ligne et 23 galères attaque les 9 et 10 juillet, à Svensksund, la flotte de défense côtière de Gustave III, forte seulement de six vaisseaux et de 16 galères, appuyés cependant par les forteresses, les batteries et les canonnières de la côte. L’assaut tourne à la catastrophe : sur 14000 hommes engagés, les Russes perdent 3500 tués et 6000 prisonniers. Cet échec sanglant convainc les deux belligérants de rechercher une solution pacifique ; le 14 août 1790, le traité blanc de Värälä met fin à un affrontement qui aura surtout été une guerre de prestige.

 

Moins de huit mois auparavant, Catherine II écrivait : Je ne pourrai oublier l’odieuse et révoltante agression du roi de Suède que s’il affiche sa repentance en acceptant une paix qui accorde une amnistie générale et illimitée à tous ses opposants ; cette paix sera garantie par la diète suédoise, car il serait imprudent de se fier à sa seule bonne foi ! Pourtant, dès le 21 octobre 1791, les deux souverains signaient un traité d’alliance défensive de huit ans, période pendant laquelle la tsarine s’engageait à verser à son voisin un subside annuel de 300000 roubles. Dès lors, Gustave III entreprit une grande croisade contre la Révolution française, cherchant – sans grand succès – à nouer une coalition de princes contre les Jacobins parisiens.

Toutefois, le 16 mars 1792, pendant un bal à l’Opéra, le roi fut grièvement blessé dans un attentat perpétré par des nobles lassés de ses excès despotiques ; le 29, il succombait à ses blessures. Son fils, Gustave IV Adolphe, n’avait que quatorze ans ; le régent, son oncle Charles, duc de Sudermanie, s’empressa d’abandonner la curieuse croisade de son frère. Le pays était en effet à cette époque fortement endetté, les officiers de l’armée n’étaient pas payés depuis deux ans ; il fallait avant tout rétablir la prospérité. Des négociations furent donc engagées avec la France, sur une base simple : la Suède promettrait de ne pas participer aux opérations militaires de la coalition, moyennant le versement d’un subside de seize millions de livres. Mais les tractations ne donnèrent rien, malgré les efforts de Verniniac, l’ambassadeur de France, et de Monsieur de Staël pour la Suède. Elles reprirent en février 1795; nouvel échec. Finalement, un traité secret semble avoir été conclu en août. Quoi qu’il en soit, la Suède continua longtemps à jouer double jeu, sans jamais pour autant entrer dans la guerre.

 

Le royaume du Danemark, pour sa part, affiche clairement une volonté de stricte neutralité, privilégiant son économie aux dépens de la politique internationale. Le pays – 56000 km2 pour 800000 habitants – est plat et fertile, propice à l’agriculture et surtout à l’élevage. L’activité économique y connait un grand essor depuis le début du XVIIème siècle, à l’image de celui de son port principal, Copenhague. La possession de la Norvège – 320000 km2 pour 700000 habitants –, province de peu de richesses si l’on excepte la pêche et l’exploitation forestière, lui donne cependant le contrôle des détroits qui relient la mer du Nord et la mer Baltique ; la perception des péages sur un trafic maritime en essor constant lui aussi contribue à la grande richesse du pays. Un vice-roi réside en permanence à Christiania(20), capitale de la Norvège.  

 

L’absence totale du pays sur la scène internationale tient essentiellement à la folie du roi Christian VII, de la maison d’Oldenbourg ; monté sur le trône le 14 janvier 1766, il est victime de crises de paranoïa, d’automutilation et d’hallucinations. Le pouvoir échoit alors à son médecin Johann Friedrich Struensee, qui devient l’amant de la reine, Caroline Mathilde de Hanovre, sœur du roi George III d’Angleterre, et lance une vaste politique de réformes dans l’esprit des Lumières. Mais, comme en Suède, la noblesse réagit ; avec l’appui de cette dernière et celui de sa grand-mère paternelle, Sophie Madeleine de Brandebourg-Kulmbach, le roi fait arrêter puis décapiter son ministre en 1772 ; il décrète en outre la dissolution de son mariage et renvoie son infortunée épouse dans son pays natal.

 

Le pouvoir tombe alors entre les mains de la belle-mère de Christian VII, Juliane Marie de Brunswick-Wolfenbüttel, qui impose comme premier ministre Ove Høegh-Guldberg, fils d’un pauvre marchand et ancien professeur d’histoire. Affable et modeste, bureaucrate consciencieux mais manquant d’envergure, il mène de 1772 à 1784 une politique nationaliste et ultra-conservatrice ; ainsi une loi de 1773 impose-t-elle la langue danoise dans l’armée ; une autre en 1776 exclut les étrangers des emplois publics. Mais le retournement du cycle économique engendré par la fin de la guerre d’Indépendance Américaine entraîne le déclin de sa popularité et le prince héritier, le futur Frédéric VI, s’empare de la régence après un coup d’état. Pour sa part, physiquement et mentalement détruit, Christian VII ne mourra qu’en 1808, d’un anévrisme cérébral.

 

 

 

La république des Provinces-Unies

 

En 1789, la république des Provinces-Unies, qui revêt l’aspect d’une confédération à la mode helvétique, regroupe sept états : le duché de Gueldre, les comtés de Hollande, de Zélande et d’Utrecht, les seigneuries de Frise, d’Overyssel et de Groningue ; s’y ajoutent les pays de la Généralité(21) dont on peut extraire la Flandre néerlandaise et le Limbourg (Maastricht et Venlo). Au total, 2500000 âmes pour 32800 km2. Chaque assemblée provinciale désigne un chef d’état : le Pensionnaire ; celui de la Hollande, la province la plus riche, détient le titre de Grand-Pensionnaire. Enfin, les assemblées élisent aussi un chef suprême de l’exécutif, le stathouder, qui est également le commandant en chef des armées. Pour des raisons pragmatiques, ce dernier est, depuis le XVIème siècle, fréquemment choisi dans la même famille, celle d’Orange-Nassau ; le titre tend donc à devenir héréditaire. D’autre part, les menaces incessantes que représentent les menées des puissants états voisins – la France en premier lieu – poussent souvent les états à accorder aux stathouders des pouvoirs exceptionnels en temps de guerre qui rappellent la dictature de l’antique république romaine.

 

 

Pays-Bas, Provinces-Unies, Batavie et Hollande

Le terme de Pays-Bas (Nederland), expression parlante d’un point de vue géographique, s’est appliqué à des provinces différentes au cours de l’histoire, celles-ci étant toujours situées au nord de la France et à l’ouest de l’Allemagne proprement dite.

Alors que la région est connue au temps de la domination bourguignonne sous l’appellation de pays de par-deçà – par opposition aux pays de par-delà que constituent les provinces d’origine des ducs, Bourgogne et Franche-Comté –, le terme de Pays-Bas (pays d’en bas) apparaît au début du XVIème siècle avec la domination des Habsbourg, par opposition aux pays d’en haut que sont les possessions patrimoniales alpines de la maison d’Autriche.

De 1579 à 1795, le terme ne s’applique plus qu’aux provinces méridionales de la région – situées dans nos actuels Luxembourg et Belgique, les zones septentrionales, couvrant grosso-modo nos actuels Pays-Bas, prenant alors le nom de Provinces-Unies.

 

Quant au terme Batave, il fait référence à un peuple germain qui s’était établi à l’embouchure du Rhin et se révolta en l’an 69 contre le joug des Romains. À l’époque des Lumières, les Néerlandais éclairés voulurent voir dans les Bataves leurs ancêtres et progressivement, le terme tendit à désigner ceux-ci (on utilise aussi pour ce faire le terme de patriotes).

 

Rappelons aussi que de tout temps il a été d’usage courant d’employer  Hollande pour Pays-Bas, ou Hollandais pour Néerlandais. Cet usage provient du fait que la Hollande, la plus riche à tous points de vue des provinces néerlandaises, a toujours été l’âme de ce pays, le centre de ses forces vives, sa région capitale où réside le pouvoir politique et son foyer intellectuel.

Or, le comté de Hollande, capitale Amsterdam, n’est que l’une des sept provinces qui composent en 1789 la république des Provinces-Unies.  

 

Tout ceci étant posé, nous utiliserons, par souci de simplification, dans toute la suite de cet ouvrage le terme de Hollandais pour désigner l’armée, les soldats ou les généraux des Provinces-Unies.

 

De 1609 à 1713, les Provinces-Unies connaissent un siècle d’or caractérisé par un développement économique extraordinaire, basé sur une hégémonie commerciale incontestable. Cette dernière repose sur quatre facteurs : une supériorité navale écrasante ; l’extension de l’activité commerciale à toutes les routes océaniques (Java, Cadix, Smyrne, Arkhangelsk) ; le contrôle d’une gamme étendue d’articles, particulièrement les produits de luxe (épices) ou à forte valeur ajoutée (porcelaine, soie) ; enfin, l’optimisation de l’offre de cale : en remplissant les navires à l’aller et au retour, les économies de deux pays très éloignés devenaient graduellement dépendantes l’une de l’autre par le truchement des commerçants néerlandais. Ainsi, rien que pour l’Europe occidentale, les Néerlandais contrôlent vers 1650 80% du commerce de la laine espagnole ; quant aux seuls échanges avec la France – le transport du vin de Bordeaux notamment –, ils dépassent 36 millions de livres. Vingt ans plus tard, la république alignait 15000 navires, soit cinq fois l’effectif de la flotte britannique.

 

Entraînée par cette formidable locomotive, l’économie du pays explose. Dans le domaine financier, la banque de change d’Amsterdam, créée en 1609, est la première banque centrale du monde ; ses taux d’intérêts attractifs (entre 2 et 4%, soit la moitié des taux britanniques), le secret bancaire, la force du florin, les facilités de crédit offertes attirent investisseurs et financiers de l’Europe entière. L’importation de matières premières permet l’essor d’industries de transformation dont la production en retour alimente les exportations nationales : chantiers navals, raffineries de sucre, manufactures de tabac, tailleries de diamants, savonneries, huileries et, bien sûr, industrie textile (draps de Leyde). La tolérance religieuse de mise dans le pays entraîne un afflux régulier de réfugiés, des Juifs portugais aux Huguenots français, qui amènent avec eux talents et réseaux d’affaires. Aussi les villes s’accroissent-elles considérablement ; entre 1622 et la fin du siècle, Amsterdam passe de cent à deux cent mille habitants, Rotterdam de vingt à quatre-vingt mille, La Haye de seize à cinquante mille. Le taux d’urbanisation et la densité de population des Provinces-Unies sont les plus importants d’Europe.

 

Cette hégémonie remarquable ne manqua pas de susciter interrogations et commentaires admiratifs. Richelieu notait déjà : L’opulence des Hollandais qui, à proprement parler, ne sont qu’une poignée de gens, réduits en un coin de terre où il n’y a que des eaux et des prairies, est un exemple et une preuve de l’utilité du commerce qui ne reçoit point de contestation. Michael North se demande : Comment un pays aussi petit, comptant à peine plus d’un million et demi d’habitants et dépourvu de richesses naturelles, a-t-il pu, au XVIIème siècle, période de crise générale, se hisser au rang de puissance économique dominante ? Enfin, l’historien néerlandais Johann Huizinga remarque : C’est cette expression d’âge d’or elle-même qui ne veut rien dire. Elle renvoie à un aurea aetas des Anciens, à un pays de cocagne mythologique qui, chez Ovide, nous ennuyait déjà passablement quand nous étions écoliers. S’il faut donner un nom à notre période de prospérité, qu’on l’appelle plutôt Bois et Acier, Poix et Goudron, Couleur et Pigments, Audace et Piété, Esprit et Imagination…

 

Une telle richesse ne pouvait également qu’attirer les convoitises des puissances voisines et plus particulièrement de l’Angleterre, qui cherchait à battre en brèche le contrôle hégémonique des routes maritimes exercé par les Provinces-Unies. Deux guerres successives opposèrent les deux pays, de 1652 à 1654, puis de 1665 à 1667 avec des fortunes diverses. Les Néerlandais réalisèrent d’emblée l’enjeu ; l’un des ambassadeurs en partance déclara : Les Anglais se préparent à attaquer une montagne d’or, nous nous préparons à attaquer une montagne de fer. Dans un tel contexte général, les liens qui unissaient la famille d’Orange-Nassau à la Cour de Londres faisaient désordre ; aussi, lorsque le stathouder Guillaume II, époux de Marie-Henriette Stuart, fille aînée du roi d’Angleterre Charles Ier, mourut de la variole le 6 novembre 1650, sa succession fut-elle transmise au grand-pensionnaire Johann de Witt, d’autant que son fils, Guillaume III, ne naquit que dix jours après le décès de son père.

 

Le parti des Orangistes, pro-anglais et partisan du rétablissement du stathoudérat, s’appuie sur les provinces rurales ; mais la bourgeoisie commerçante des villes de Hollande et Zélande soutient au contraire la politique pro-française des frères de Witt. Or en 1670, Louis XIV et Charles II d’Angleterre signent à Douvres un traité secret par lequel les deux souverains s’engagent à attaquer conjointement les Provinces-Unies ; en échange de l’appui de sa flotte, il est convenu que Londres obtiendra Amsterdam et Rotterdam. L’année 1672 est une année désastreuse pour la république(22). Lorsque les troupes françaises envahissent le pays, Johann et Cornelius de Witt, accusés d’avoir livré leur patrie à la France, sont abominablement lynchés à La Haye, le 20 août, au cours d’une émeute fomentée par les Orangistes et Guillaume III rétablit le stathoudérat. De plus, les armées de Louis XIV ne sont stoppées qu’au prix de terribles inondations obtenues par la destruction des digues. Cependant, la flotte de guerre néerlandaise est une des meilleures du monde et les amiraux, Michel de Ruyter et Maarten Tromp entre autres, sont des hommes de guerre remarquables. Le 7 juin 1672, le premier porte le premier coup en Angleterre même ; les 93 navires de l’escadre franco-anglaise sont surpris à Solebay, sur les côtes du Suffolk, par les 75 vaisseaux de la flotte hollandaise. L’année suivante, deux autres batailles navales, à Schooneveld le 7 juin puis au Texel le 21 août, permettent aux Néerlandais de repousser les tentatives de débarquement de leurs adversaires. Protégées du côté terrestre par les inondations et du côté maritime par leur remarquable flotte, les Provinces-Unies sont invincibles ; elles ont tenu tête aux forces conjointes de deux des plus grandes puissances européennes !

 

Comme son père, Guillaume III a épousé une princesse anglaise, Mary, la nièce de Charles II. Lorsque ce dernier meurt sans descendance le 6 février 1685, son frère Jacques II lui succède sur  le trône d’Angleterre. Mais le nouveau souverain est catholique. Les faveurs accordées par lui aux églises minoritaires, l’accueil d’un nonce apostolique à Londres et, surtout, la naissance d’un héritier mâle en 1688(23) conduisent les grands seigneurs à se tourner vers Mary et Guillaume. Le couple débarque dans le Devonshire le 5 novembre à la tête d’une formidable armada de 53 vaisseaux de guerre et d’une armée de 14000 mercenaires et de 7000 huguenots ; affolé, le roi s’exile en France. Ce coup d’état sans effusion de sang, the glorious revolution, donne le pouvoir à Mary et Guillaume, qui sont couronnés conjointement le 13 février 1689.

 

La guerre anglo-néerlandaise de 1780-1784

Lorsque la guerre d’indépendance américaine éclate en 1775, l’opinion publique néerlandaise et la majorité des états de provinces prennent le parti des insurgés, malgré les liens de famille serrés qui unissent toujours le stathouder à la famille royale d’Angleterre. Ainsi, les marchands de l’île hollandaise de Saint-Eustache aux Antilles n’hésitent-ils pas à fournir les rebelles en armes et en munitions ; l’année suivante, le gouverneur de l’île, Johannes de Graeff, ajoutant la provocation à l’insulte, est le premier diplomate étranger à saluer le drapeau américain. Quand la France et l’Espagne entrent à leur tour en guerre avec l’Angleterre, les navires de commerce d’Amsterdam, profitant des traités de libre navigation signés avec Londres depuis plusieurs décennies, ravitaillent les ports français, soumis au blocus de la Royal Navy. Il n’est donc pas étonnant que, en décembre 1780, la Grande-Bretagne déclare la guerre aux Provinces-Unies.

Les opérations seront exclusivement navales et tourneront vite mal pour les Néerlandais, attendu que leur flotte de guerre, largement négligée depuis 1712, ne compte plus qu’une vingtaine de vaisseaux. Aux Antilles, le contre-amiral George Rodney s’empare de Saint-Eustache le 3 février 1781 ; l’île est complètement dévastée et tous les négociants – juifs, français, américains, hollandais et parfois même britanniques – sont déportés en Europe. Dans les eaux européennes, une rencontre d’envergure se produit le 5 août à Dogger Bank ; les deux flottes, de forces équivalentes – sept vaisseaux de ligne – se neutralisent. Les Néerlandais crient à la victoire, mais force est de constater que leurs navires de guerre répugneront désormais à se hasarder hors des ports.

L’état déplorable de la flotte hollandaise est parfaitement mis en lumière par l’incident de Brest en septembre 1782. L’escadre anglaise de la Manche ayant soudain appareillé en direction du sud pour défendre Gibraltar, un projet de création d’une flotte combinée franco-néerlandaise fut mis sur pied ; avec le concours de dix vaisseaux hollandais, l’escadre française de Brest se proposait de harceler les côtes britanniques, voire de surprendre la flotte de Rodney, en instance de retour des Indes Occidentales. Le vice-amiral Lodewijk van Bylandt inspecta les navires qui lui étaient confiés et refusa d’embarquer, arguant qu’ils étaient hors d’état de tenir la mer ; cette opinion fut soutenue par tous les officiers. Ce fiasco déclencha une tempête politique dans tout le pays.

En Orient, tous les comptoirs de l’Inde tombent aux mains des Britanniques et l’amiral Edward Hugues s’empare de Trincomalee, à Ceylan ; on dit de ce port qu’il est le plus beau du golfe du Bengale. C’est Suffren, le Français, qui reprend la position. L’année suivante, en 1783, les deux amiraux s’affronteront dans une campagne splendide sans qu’il y ait un réel vainqueur ; la flotte hollandaise, une fois de plus, brillera par son absence.

 

Le traité de Paris, signé le 20 mai 1784, coûte aux Provinces-Unies le seul comptoir de Negapatnam, cédé aux Anglais. En résumé, la guerre anglo-néerlandaise n’aura été qu’un épiphénomène noyé dans la déflagration majeure du conflit américain. Le seul apport des Hollandais est d’avoir immobilisé des escadres britanniques pour assurer le blocus de leurs côtes, ce qui a sans doute permis, à leurs alliés mieux lotis, de remporter des victoires navales de première importance !  

 

Désormais gouvernée par une élite néerlandaise, l’Angleterre connaît à son tour un développement économique remarquable, à l’instar de ce qui s’est passé 80 ans plus tôt aux Provinces-Unies. Ainsi la Royal Navy bénéficie-t-elle de la plus forte expansion de toute son histoire ; en 1715, les exportations du pays représentent deux cents millions de livres, le quadruple de celles de la France. En s’appuyant sur des ingénieurs, des financiers et des artistes comme Daniel Defoe, Guillaume engage de profondes réformes : liberté de la presse, séparation de l’église et de l’état, fondation de la banque d’Angleterre en 1694. Le Parlement garantit la couverture des emprunts d’état et institue ainsi la confiance chez les investisseurs. Enfin – et surtout – les dirigeants commencent à subordonner la politique étrangère aux intérêts économiques du pays.

 

L’union des Provinces-Unies et de l’Angleterre prend fin en 1702 avec la mort de Guillaume III, décédé d’une chute de cheval à l’âge de 52 ans ; à Amsterdam, le stathoudérat est suspendu. En ce début de XVIIIème siècle, l’économie néerlandaise entre, sinon en régression, du moins en stagnation. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation. D’abord, alors que le prix du poivre s’effondre sur les marchés européens, la demande de toile indienne, de café, de moka et de thé de Chine explose ; or la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales ne dispose à ce moment que de réserves en métaux précieux très insuffisantes pour acheter les produits asiatiques, ce qui se traduit par un important endettement ; de plus, elle doit faire face à une concurrence anglaise de plus en plus agressive sur ces produits dont elle n’a pas le monopole. Ensuite, les tarets(24) importés des Caraïbes causent aux vaisseaux et à leurs coques de bois et de goudron des dommages irréparables et coûteux, impliquant des mises à sec régulières dans des bassins de radoub pour les réparations. Enfin, une épidémie de peste bovine frappe non seulement les éleveurs, mais aussi les exportations de fromage et de beurre.

 

En 1713, les traités d’Utrecht ramènent la paix en Europe après vingt années de guerres ruineuses dans lesquelles les Provinces-Unies ont dû se laisser entraîner, à leur corps défendant, par l’union avec l’Angleterre. Le seul bénéfice qu’elles en retirent est le droit d’entretenir des garnisons dans huit places fortes de Belgique (Furnes, Ypres, Menin, Tournai, Mons, Charleroi, Namur et Gand) ; le traité des Barrières est signé à Anvers, avec l’Autriche, le 15 novembre 1715. Il porte bien son nom : il s’agit effectivement, pour les Néerlandais, de dresser une barrière pour les protéger des visées expansionnistes de leur puissant voisin du sud. Mais l’entretien des places s’avère fort coûteux pour les finances hollandaises. Les Pensionnaires s’entendent alors pour proclamer le principe selon lequel la république devra désormais s’abstenir d’interférer dans les affaires internationales. Cette orientation tendant à l’isolationnisme n’est du reste que la sanction d’un état de fait, car la dette nationale ne permet plus de traiter sur un pied d’égalité avec les puissances de premier rang. Cependant, les dernières années de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) voient un retour des armées françaises sur les franges méridionales de la république ; le maréchal de Saxe s’empare de Maastricht le 7 mai 1748. À Amsterdam, le parti orangiste reprend des couleurs et le stathoudérat est donc rétabli avec des pouvoirs renforcés : la fonction est désormais héréditaire.

 

Après le court règne de Guillaume IV d’Orange-Nassau de 1747 à 1751, s’ensuit une interminable régence au nom de son fils Guillaume V, qui n’a que trois ans ; successivement, la mère, Anne de Hanovre, la grand-mère, Louise de Hesse-Cassel puis la sœur, Caroline d’Orange sont aux affaires, ce qui ne facilite pas la cohérence de la politique pratiquée. Si, pendant cette période, la république affiche sa neutralité durant la guerre de Sept Ans, elle n’en néglige pas moins dangereusement sa flotte militaire et son armée ; la première manque cruellement de bras car la solde est bien meilleure dans la marine marchande et elle ne pratique pas le recrutement forcé (impressment) en usage, par exemple, dans la Royal Navy. Les états généraux votèrent en 1779 un accroissement substantiel de la marine de guerre mais il était beaucoup trop tard : la guerre anglo-néerlandaise de 1780-1784 se solda par une catastrophe.

 

Dès 1781, Joan Derk van der Capellen, noble libéral influencé par la philosophie des Lumières qui a soutenu financièrement les insurgés américains, publie un pamphlet dans lequel, tout en se référant au modèle d’outre-Atlantique, il critique Guillaume V – ainsi que son conseiller militaire, Ferdinand de Brunswick-Lunebourg – qu’il juge responsable de la défaite et, contre le régime du stathoudérat, il exalte la liberté et la souveraineté du peuple. Il devient dès lors le leader des patriotes (ou républicains bataves), essentiellement constitués d’une minorité de la noblesse, de la bourgeoisie libérale, d’artisans et de commerçants ; géographiquement, ils sont surtout présents dans l’état de Hollande et dans la ville d’Utrecht. Ces patriotes reçoivent le soutien des régents (qui ont le pouvoir dans les villes) face aux Orangistes, qui s’appuyent sur la vieille noblesse, le petit peuple dominé par cette dernière, l’église calviniste, la communauté juive et se trouvent essentiellement en Frise et en Gueldre. Le mouvement des patriotes s’organise peu à peu et se radicalise avec la création à Utrecht des corps-francs (composés de soldats citoyens)  et la multiplication des clubs. En 1785, une émeute menace directement Guillaume V dans son palais de La Haye ; il le quitte l’année suivante et part en Gueldre. Les patriotes le démettent alors de ses fonctions et forment un comité chargé de mettre au point des institutions républicaines ; ils emportent un beau succès aux élections municipales de 1787 en obtenant la majorité des sièges à Amsterdam et Rotterdam. Ce faisant, ils apparaissent de plus en plus comme une menace pour les régents qui se rapprochent des Orangistes…

 

Le 28 juin, la situation – tendue – dégénère en crise ouverte lorsque la femme de Guillaume V, Wilhelmine, sœur du roi de Prusse, est arrêtée à Goejanverwellesluis alors qu’elle tentait de rentrer à La Haye ; le soir même, la jeune femme est renvoyée à Nimègue. Le 13 septembre 1787, les armées prussiennes de Frédéric-Guillaume II envahissent le pays. La France n’intervient pas pour secourir les patriotes ; elle n’en a ni les moyens politiques – car Louis XVI est en butte à l’opposition des Parlements et de la noblesse face aux réformes financières qu’il est impératif de réaliser – ni les moyens financiers. Le stathouder Guillaume V est rétabli dans ses fonctions. La répression est sévère : les corps-francs sont dissous et les clubs fermés, une centaine de patriotes sont emprisonnés, leurs maisons sont mises à sac, 40000 d’entre eux fuient, notamment vers la France, à Saint-Omer et à Gravelines.

 

Cette première tentative de renverser l’ordre établi avait échoué, mais elle constituait un dangereux précédent ; les idées réformistes n’allaient pas tarder à infecter les provinces de Belgique, au sud. Dans les Provinces-Unies même, ces idées perduraient ; ainsi, Rutjer Jan Schimmelpenninck fonda-t-il à Amsterdam une société soi-disant scientifique – mais en réalité patriote, Doctrina et Amicitia. Pour cet homme, les idéaux démocratiques ne pouvaient fonctionner qu’au sein d’un état unitaire.

 

 

 

Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne

 

Le règne commun de Guillaume III d’Orange-Nassau et de Mary Stuart fut, nous en avons déjà parlé, très bénéfique pour l’Angleterre dans la mesure où il amorça une période de développement économique sans précédent ; cependant le couple ne laissait pas d’enfant et, en 1702, ce fut donc la sœur de Mary, Ann, qui accéda au trône. Cette dernière avait épousé en 1683 le prince Georges, frère du roi Christian V de Danemark. Mais la reine fit treize fausses couches en dix-sept ans de mariage(25) ; parmi les cinq enfants qui ne furent pas mort-nés, seul Guillaume, duc de Gloucester, survécut à l’enfance, mais il mourut le 30 juillet 1700, quelques jours après son onzième anniversaire, sans doute de la variole. Ann fut dès lors confrontée à un épineux problème de succession.

 

Le prétendant logique aurait dû être le demi-frère de la reine, Jacques Stuart, fils du roi Jacques II – chassé en 1688 – et de Marie de Modène. Mais le prince était catholique et entendait bien le rester ; il fut donc, comme son père, écarté de la succession. Ann craignait qu’à sa mort, l’Écosse, berceau de la famille Stuart, ne fît sécession au profit du prétendant(26). Aussi promulgua-t-elle le 1er avril 1707 les actes d’union, qui fédéraient Écosse et Angleterre en un seul royaume muni d’un seul parlement, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne. Pour sa part, l’acte de règlement de 1701 stipulait que la Couronne irait au plus proche parent protestant, en l’occurrence Sophie de Hanovre, petite-fille du roi Jacques Ier d’Angleterre(27) ; hélas pour elle, la vieille dame de 84 ans mourut en 1714 au cours d’une promenade dans ses jardins, deux mois seulement avant la souveraine britannique qui n’avait que 49 ans. Ce fut son fils Georges qui monta sur le trône.

 

Les deux premiers souverains de la nouvelle dynastie – George Ier (1714-1727) et George II (1727-1760) – portent peu d’intérêt à la politique anglaise et font de fréquents séjours dans leurs domaines du Hanovre ; le premier refuse même obstinément d’apprendre la langue de ses sujets et crée la fonction de premier ministre pour coordonner les actions du gouvernement. Ainsi s’établit l’usage que le souverain règne mais ne gouverne pas. Il choisit ses ministres parmi les députés de la majorité au Parlement. Ce dernier siège à Londres et se compose de deux assemblées : la chambre des Lords nommés par le roi – la dignité est héréditaire – et la chambre des Communes, où siègent 588 députés élus pour sept ans à raison de deux représentants par comté, ville ou bourg. Les ministres sont solidairement responsables devant cette dernière, qu’ils ont le droit de dissoudre pour déclencher de nouvelles élections. Dans le cas où les électeurs renvoient au Parlement des députés hostiles au gouvernement, celui-ci doit se retirer.

 

C’est devant ce système d’élections et les garanties judiciaires offertes aux sujets anglais que s’esbaudissent les philosophes comme Voltaire ou Montesquieu. Il ne faut cependant pas regarder de trop près le régime électoral, car il ne permet qu’une représentation très infidèle du peuple britannique. Les électeurs sont peu nombreux : propriétaires dans les campagnes, membres des corporations dans les villes. Dans certains bourgs jadis importants mais déchus, on ne compte que trois ou quatre électeurs. Non seulement les candidats achètent le plus souvent les électeurs, mais ces députés sont à leur tour achetés par le gouvernement. Bref, la corruption règne à tous les niveaux.

 

Deux partis s’opposent dans l’Angleterre de la fin du XVIIIème siècle. Les whigs, favorables à l’idée de liberté et au développement économique, se recrutent parmi les banquiers, manufacturiers et commerçants ; sur le plan religieux, ils sont proches des dissidents – puritains, calvinistes –, hostiles à la fois au catholicisme et à l’anglicanisme. Leur chef est Charles James Fox, chaud partisan de la révolution française et ennemi personnel du roi George III. En revanche, les tories défendent les intérêts des grands propriétaires terriens, de l’église anglicane et d’une monarchie qu’ils souhaitent forte et respectée. William Pitt le Jeune, leur principale figure, arrive au pouvoir avec les élections de 1784. Soutenu par une puissante majorité, il rééquilibre le budget en faisant appel au système des impôts indirects, pesant de préférence sur les objets de luxe. De 1786 à 1793, un fonds d’amortissement de la dette publique est constitué. Enfin, le 26 septembre 1786, un traité franco-anglais ouvre à l’industrie britannique le marché français ; c’est le triomphe du libéralisme à la mode anglaise.

 

Au demeurant, la Grande-Bretagne a joué un rôle politique éminent sur la scène européenne tout au long du XVIIIème siècle ; son éclatante victoire dans la guerre de Sept Ans suffit à le démontrer. Elle s’est dotée d’une marine puissante, tant de guerre que de commerce, ce qui lui permet de conquérir de nouvelles positions d’importance outre-mer – aux Indes Orientales en particulier – et d’intensifier ses échanges avec ses colonies d’Amérique. Par ailleurs, dans cette perspective, elle devient, spécialement dans la seconde moitié du siècle, la première puissance au monde à accomplir une révolution industrielle, un demi-siècle à un siècle avant ses voisins du continent : développement des mines, exploitation du charbon, création d’industries, etc.

 

 

La guerre de Sept Ans dans les colonies

En 1754, la France contrôle en Amérique du Nord un vaste territoire en forme de croissant, qui s’étend depuis la vallée du Saint-Laurent (Québec, Montréal) jusqu’au golfe du Mexique en englobant toute la vallée du Mississippi ; cet ensemble, immense mais peu peuplé, est parfois qualifié des noms de Canada au nord et de Louisiane au sud ; pour éviter les confusions, il est préférable d’utiliser le vocable de Nouvelle-France. Les possessions britanniques (les treize colonies), enclavées sur la côte atlantique, à l’est, et espagnoles (Texas et Californie) au sud-ouest jouxtent ces possessions françaises.

Les deux premières années de guerre (1756-1757) sont favorables aux Français. Tandis que le général John Campbell échoue devant Luisbourg, forteresse située à l’embouchure du Saint-Laurent, son adversaire, le marquis de Montcalm, se préoccupe de sécuriser la zone des Grands-Lacs, qui assure les communications entre Canada et Louisiane. Il s’empare le 14 août 1756 du fort Oswego sur le lac Ontario puis, le 9 août 1757, du fort William Henry, qui, à la pointe sud du lac Champlain, contrôle la vallée de l’Hudson. Mais la supériorité de la Royal Navy permet aux Anglais d’assurer un blocus efficace des côtes, interdisant à leurs adversaires l’espoir d’obtenir le moindre renfort.

L’année suivante, tablant sur leur supériorité numérique, les Britanniques lancent une triple offensive. Si, le 8 juillet, les 3600 défenseurs de Montcalm repoussent brillamment l’assaut des 16000 hommes de James Abercromby sur le fort Carillon, près du lac Champlain, en revanche les Anglais s’emparent du fort Frontenac sur le lac Ontario le 27 août – la garnison s’est battue à un contre dix ; sur la côte atlantique, une action combinée de l’armée et de la marine permet aux Britanniques de débarquer 14600 hommes au sud de Luisbourg et la garnison capitule le 26 juillet après six semaines de blocus. La situation de la Nouvelle France devient dramatique, car la colonie est désormais coupée de tout accès à la mer.

Le 26 juin 1759, la flotte du vice-amiral Saunders, composée de 49 unités et descendue de Luisbourg, commence le blocus de Québec et débarque une armée de 8500 hommes ; le 13 septembre, la bataille des plaines d’Abraham oppose 3400 Français à 4400 Anglais. Le marquis de Montcalm et le général en chef adverse, James Wolfe, sont tués ; Robert Monkton, le commandant en second, est grièvement blessé. En conséquence, c’est le brigadier général George Townshend qui reçoit la capitulation de la ville le 18 septembre.

La chute de Québec marque la fin de la présence française en Amérique du Nord. Le 8 septembre 1760, la prise de Montréal – une pure formalité – termine les opérations militaires. Les Anglais peuvent alors retourner une grande partie de leur flotte sur les Caraïbes ; l’entrée en guerre tardive de l’Espagne aux côtés de la France ne change rien au rapport de forces. La Guadeloupe était déjà tombée en 1759 ; la Navy met le siège devant La Havane le 6 juin 1762 et la plus grande ville espagnole du Nouveau Monde tombe le 10 août. En quelques mois, les Britanniques ont mis la main sur l’ensemble des Caraïbes et leurs pertes ont été causées plus par les maladies que par les combats.

 

Dans les Indes Orientales, contrairement aux autres nations européennes, les Britanniques ne veulent pas se contenter d’occuper des comptoirs côtiers. Le 23 juin 1757, leur victoire de Plassey leur permet de s’implanter durablement dans la province du Bengale. Quelques mois plus tôt, le 23 mars, ils se sont emparés du comptoir français de Chandernagor. L’année suivante, les Français et leurs alliés de la péninsule assiègent Madras en décembre 1758. Mais l’arrivée de renforts anglais par la mer permet au colonel Eyre Coote de contre-attaquer. Le blocus de Madras est levé en février 1759 ; à Wandiwash, le 22 janvier 1760, les Français sont sévèrement battus et Pondichéry tombe le 15 janvier 1761.

 

Même dans le Pacifique, la Navy affiche son invulnérabilité. Aux Philippines, Manille est assiégée le 25 septembre 1762 et tombe dès le 6 octobre.

 

Le traité de Paris (10 février 1763) consacre la Grande-Bretagne comme puissance mondiale dominante ; non seulement son territoire national n’a jamais été inquiété, mais sa flotte et son armée coloniale lui permettent désormais de contrôler toute l’Amérique du Nord, les Indes et, surtout, de dominer toutes les mers du globe. La Nouvelle-France est partagée entre Anglais et Espagnols, le Mississippi servant de frontière. Aux Antilles, la France récupère seulement la Guadeloupe, la Martinique et Sainte-Lucie. Cuba et les Philippines sont rendus aux Espagnols en échange de la Floride. Enfin, en Inde, la France garde ses cinq comptoirs, mais n’est autorisée ni à les fortifier ni à y faire stationner des troupes ; ipso facto, le contrôle du sous-continent est cédé à l’Angleterre.

 

En 1789, la Grande-Bretagne compte dix millions d’habitants répartis sur 230000 km2. S’y ajoute le royaume d’Irlande, en union personnelle avec la précédente (quatre millions d’habitants sur 84000 km2) ; le roi est représenté à Dublin par un vice-roi portant le titre de lord-lieutenant. L’électorat de Hanovre en Allemagne, lui aussi en union personnelle avec Londres, apporte encore 800000 habitants et 30000 km2. L’économie de la nation est florissante : agriculture prospère, pêche omniprésente, élevage universellement répandu. Conséquemment, le réseau urbain, notamment en Angleterre, est le plus développé de tous les pays d’Europe. À côté de la capitale, Londres, qui compte de l’ordre de 700000 habitants, d’autres villes bénéficient de l’essor industriel en atteignant ou dépassant les 50000 habitants : Manchester, Birmingham, Leeds, Sheffield, etc.

 

Cette puissance économique procure à la Grande-Bretagne un rôle politique sans commune mesure avec ses dimensions naturelles. Par son or et par sa marine, elle s’impose comme un état majeur de l’Europe, capable de rivaliser avec les grands pays qui comptent : France, Prusse, Autriche et, depuis peu, Russie. Sa politique – menée en parfaite harmonie par le ministre William Pitt et le roi George III – vise essentiellement à maintenir un équilibre européen et à combattre quiconque chercherait à le ruiner.

 

Seule ombre au tableau : la santé du roi. George III était atteint d’une maladie mentale qui, de nos jours, fait penser à la porphyrie. Un bref accès de la maladie le frappa en 1765 ; mais en 1788, la crise fut plus longue. Il parlait pendant d’interminables heures sans s’arrêter ; de fausses histoires circulaient, telles que celle où il réclama de serrer la main à un arbre dans la croyance erronée qu’il s’agissait du roi de Prusse. Des études récentes ont mis au jour un fort taux d’arsenic dans les cheveux de George III ; cette substance toxique a pu être la cause des problèmes de santé du roi. Notons cependant que, comme pour Napoléon Ier, on prêtait à l’époque au produit le pouvoir d’entretenir la chevelure. Pour peu que le roi – comme le futur empereur – soignât sa chevelure par ce moyen, ceci expliquerait cela…

 

 

 

Le Royaume de France

 

La révolution française de 1789 est, on le sait, la résultante d’une conjonction de crises relevant des domaines financier, économique et social. Dans les années 1780, le budget du royaume est largement déficitaire. Le 19 février 1781, le directeur général des finances, Necker, porte à la connaissance des Français un bilan catastrophique dans lequel il apparaît que l’état perçoit 503 millions de livres de recettes alors qu’il en dépense 620 millions, dont la moitié est engloutie dans les intérêts de la dette ; quant à la Cour, elle consomme 36 millions en fêtes et pensions pour les courtisans. Le roi Louis XVI n’est évidemment pas le seul responsable de cette situation de quasi-banqueroute ; il l’a héritée de ses prédécesseurs. Sur les 54 années de règne effectif de Louis XIV, la France a été en guerre pendant 32 ans. Sous Louis XV, se sont enchaînées la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) puis la guerre de Sept Ans (1756-1763). Enfin, le pays a encore participé à la guerre d’indépendance américaine (1778-1783), qui a coûté environ un milliard de livres. Les deux derniers engagements ont été dramatiquement onéreux. D’une part, parce que les théâtres d’opérations étaient fort lointains, en Amérique et aux Indes en particulier. Ensuite, parce que Louis XVI a consacré de gros efforts à moderniser et renforcer sa flotte, qui a fait plusieurs fois jeu égal avec sa rivale anglaise. Enfin parce que la perte de nombreuses colonies représente de toute évidence un manque à gagner colossal. Cette énumération suffit amplement à expliquer la crise financière française ; on le sait bien, la guerre est onéreuse.

 

La réduction de la dette impressionnante du pays – que les spécialistes estiment environ à un milliard six cent quarante-six millions de livres – nécessite de toute évidence une réforme urgente du système fiscal. Or le seul impôt direct, la taille, n’est payé ni par les nobles, ni par le clergé, sans compter certaines villes comme Dieppe, voire des provinces entières, comme la Bretagne, qui en sont exemptées. Les contrôleurs généraux des Finances successifs s’efforcent donc, tout au long du XVIIIème siècle, de créer de nouvelles redevances payables par tous. En 1695, la capitation(28) par exemple. Mais le clergé est exempté définitivement en procédant à un rachat de 24 millions de livres en 1710. Quant à la noblesse, elle s’en tire plutôt bien : le nouvel impôt représente 1/90ème de ses revenus, alors qu’il atteint le 1/11ème pour le peuple soumis à la taille. En 1750, Machault d’Arnouville procède à la mise en œuvre du vingtième. Ce nouvel impôt porte sur les revenus de l’industrie et du commerce établis d’après les déclarations des taxables, ainsi que sur les propriétés dont les bénéficiaires doivent déclarer la nature, l’étendue et le produit net moyen annuel. Là encore, beaucoup de nobles utilisent la technique du rachat définitif pour s’en exempter. De plus, le Parlement de Paris obtient en 1763 que les cotes du vingtième ne soient plus réévaluées, ce qui entraîne un sérieux manque à gagner pour le Trésor à une époque où les prix agricoles s’envolent…

 

Il ressort de ce tableau – très simplifié – que la population française sous l’Ancien Régime se divise nettement en trois ordres : la noblesse et le clergé, privilégiés ; et les autres, les roturiers, paysans, petits propriétaires, hommes de loi, médecins, artisans, bourgeois, exerçant des activités fort diverses et rassemblés dans une sorte de classe fourre-tout, à qui l’on a donné le nom – à connotation un peu méprisante – de tiers-état. Cette dernière représente 90% de la population. Cependant, l’essor des nouvelles catégories sociales dans les villes et les gros bourgs, et l’enrichissement collectif qui s’ensuit ont notablement affaibli la frontière entre la frange supérieure du tiers-état et la noblesse. Cette dernière, du reste, a aussi ses propres revendications. Dans le domaine politique, d’abord : évincée du pouvoir par Louis XIV, elle ne rêve plus que de revenir aux affaires. Dans le domaine économique également : les nobles n’ont pas le droit d’exercer bon nombre d’activités sous peine de déroger ; dans un siècle où la rente de la terre stagne et où les frais de représentation – costumes, carrosses – sont de plus en plus élevés, leur pouvoir d’achat ne cesse de diminuer. Ils s’arc-boutent donc sur leurs anciens privilèges, les droits féodaux (le cens, le champart, les corvées) et exigent le paiement de certaines taxes tombées en désuétude. Cette crispation – appelée réaction seigneuriale – est évidemment très mal vécue par les paysans…

 

Outre les impôts – taille, gabelle, capitation – et les taxes seigneuriales, les paysans doivent encore s’acquitter de la dîme au clergé. Il s’agit ici d’une partie de la récolte qui varie d’un évêché à l’autre, voire même d’une paroisse à l’autre, quand ce n’est pas à l’intérieur d’une même paroisse. Le taux atteint le septième en Lorraine, le huitième dans le sud-ouest, le onzième en Normandie, le treizième dans le Berry, le cinquantième en Flandre, Dauphiné ou Provence. Les exemptés sont là encore fort nombreux, en particulier les communautés et les abbayes qui possèdent les biens fonciers les plus importants. On distingue neuf types différents de dîmes. Quant au processus de versement, il est fort complexe : l’impôt est perçu par un fermier qui le conserve, moyennant une redevance annuelle qui est versée au décimateur – ou curé primitif. Ce dernier reverse la portion congrue au curé de paroisse. Le sens pris par cette expression de nos jours est significatif : le curé de campagne est aussi pauvre que ses paroissiens… et il n’aime pas beaucoup les représentants du haut clergé et leurs dépenses somptuaires.

 

Ainsi, en ces années 1780, la France est-elle une complexe mosaïque d’inégalités, de particularismes provinciaux, avec ses privilégiés et ses non-privilégiés, ses archaïsmes remontant souvent au Moyen-Âge. L’armée elle-même n’est pas épargnée : le 22 mai 1781, l’édit promulgué par le maréchal de Ségur limite l’accès à la sous-lieutenance aux hommes pouvant justifier d’au moins trois degrés de noblesse, ce qui ferme de fait le commandement aux roturiers. Au sommet de la pyramide règne Louis XVI, longtemps caricaturé par la postérité comme un homme un peu simplet, manipulé par ses conseillers, peu au fait des questions du pouvoir, avec des marottes comme la serrurerie et une passion envahissante pour la chasse. C’est en réalité un prince érudit, parlant couramment l’anglais, féru d’histoire, de géographie, de science et de marine. Sa femme, Marie-Antoinette, sera accusée de tous les maux ; certes, elle est frivole et dépensière, mais elle est une victime dans la fameuse affaire du Collier, n’intervient que fort rarement dans les décisions politiques et, après tout, que pèsent ses dépenses au milieu de celles de la Cour ?

 

La guerre d’indépendance américaine (1775-1783)

Le 4 juillet 1776, le congrès de Philadelphie proclame sa fameuse déclaration d’indépendance. En France, l’opinion s’enthousiasme ; la claque reçue au traité de Paris de 1763 n’a pas été oubliée et les élites du pays considèrent que l’issue de la guerre de Sept Ans nécessite une revanche, même si les milieux financiers tirent la sonnette d’alarme quant au coût exorbitant d’une éventuelle intervention. Le ministre Vergennes et le roi Louis XVI sont d’accord pour agir. La situation en Europe est favorable : le pacte de famille qui lie les destins de la France et de l’Espagne, le mariage du roi avec une archiduchesse d’Autriche permettent de verrouiller une alliance solide entre les trois pays.

Le 6 février 1778, Vergennes signe avec Benjamin Franklin un traité d’amitié et d’alliance officielle avec les Provinces-Unies d’Amérique ; la France reconnaît l’indépendance des anciennes colonies. En retour, Londres déclare la guerre à Paris ; dans un premier temps, les affrontements seront purement maritimes. Mais la donne a changé : la marine royale française a été modernisée, étoffée, corsairisée ; au creux de la vague en 1762, la flotte est remontée à 67 vaisseaux et 37 frégates.

On le voit bien dès le 27 juillet, lorsque l’amiral Louis d’Orvilliers, sorti de Brest avec 29 navires, fait jeu égal avec son adversaire, Augustus Keppel, à cent milles nautiques au large d’Ouessant. Dans les Antilles, il n’est plus question pour la Royal Navy de faire une promenade de santé comme en 1772. Si les Anglais s’emparent de Sainte-Lucie, le marquis de Bouillé et le comte d’Estaing prennent Saint-Vincent et la Grenade, puis mettent hors de combat l’escadre de Byron le 6 juillet 1779.

En juillet 1780, la France franchit un pas supplémentaire en envoyant un corps expéditionnaire de 6000 hommes, commandés par le maréchal de Rochambeau. Un an plus tard, le 5 septembre 1781, le contre-amiral François Joseph Paul de Grasse, à la tête de 24 vaisseaux, rencontre l’escadre de Thomas Graves et de Samuel Hood, composée de 19 navires, à la bataille de la baie de Chesapeake. Les Anglais bénéficient d’un vent favorable et de la surprise, les Français étant en plein débarquement. Mais, trop sûr de lui, Hood laisse passer sa chance en attendant que son ennemi se déploie pour ouvrir le feu ; à cette première erreur s’ajoute une confusion dans la compréhension des signaux : l’avant-garde anglaise s’éloigne de son centre et de son arrière-garde alors que les Français ouvrent le feu. La tombée de la nuit sépare les combattants, la rencontre a duré quatre heures, mais la flotte britannique a beaucoup souffert : cinq vaisseaux sont très abîmés, l’un d’eux coule et un autre doit être sabordé. Les deux amiraux anglais restent au large jusqu’au 9 septembre, puis rentrent à New York pour réparer.

La nasse de Yorktown est désormais fermée. Le 19 octobre 1781, Lord Charles Cornwallis, qui ne peut plus être ni secouru ni ravitaillé, capitule. C’est la fin : les Britanniques ne tiennent plus que New York, Charleston et Savannah. Ailleurs dans le monde, quelques combats continuent : le duc de Crillon s’empare de Minorque, alors occupée par les Anglais. Aux Antilles, une bataille d’envergure oppose aux Saintes, les 9 et 12 avril 1782, le comte de Grasse à l’escadre de George Rodney et de Samuel Hood. Ce sont 70 vaisseaux de haut rang qui s’affrontent ; cette fois, les Français sont battus et leur vice-amiral est fait prisonnier. Enfin, en septembre, le frère de Louis XVI, le comte d’Artois, assiège Gibraltar avec 20000 hommes et 40 vaisseaux ; en vain.

 

Le traité de Paris est signé le 3 septembre 1783, entre l’Angleterre et les États-Unis. Celui de Versailles, qui complète le précédent, rend à la France quelques îles aux Antilles, comme Tobago par exemple ; quant à l’Espagne, elle récupère Minorque et la Floride.  

 

Le malheur voulut qu’à la crise financière à laquelle le pays devait faire face, se juxtaposât une crise économique majeure. Le 17 juin 1787, un décret royal autorise les exportations de froment, qui atteignent quinze millions de livres en 1788, ce qui assèche évidemment le marché intérieur. Or, cette année-là, la récolte est mauvaise ; de gros orages en juillet ravagent les champs de Normandie, de Champagne et de Flandre. Un quart de la production est perdu dans certaines régions. S’ensuivent un hiver rigoureux et une récolte médiocre en 1789. Les prix flambent : de 75 à 100% dans le nord-est et l’est, 50% dans le nord-ouest. La peur de manquer crée une psychose – pas toujours justifiée – de disette, qui provoque elle-même le stockage des grains dans l’attente d’une montée encore plus grande des prix ; on voit ainsi apparaître les premiers accapareurs(29) de la Révolution.

 

Parallèlement, l’industrie commence à subir les contrecoups du traité de libre-échange signé en 1786 avec la Grande-Bretagne ; la France ouvre ses frontières aux textiles anglais. Or, pendant la guerre d’Amérique, le pays a été privé de coton et les prix ont subi une hausse énorme qui n’a pu être compensée, comme de l’autre côté de la Manche, par le bas prix de la production – obtenu grâce aux machines, fruit de la révolution industrielle. Bref, la France est incapable de supporter la concurrence de sa voisine. Malchance supplémentaire : dans la soie, la récolte de 1787 est désastreuse ; le secteur de la laine est en crise, à cause de mauvaises rentrées de fourrages. Le manque de matières premières et la concurrence anglaise précipitent donc une crise très grave de l’industrie textile : deux cent mille chômeurs, la moitié des métiers à tisser arrêtés en Champagne, même proportion pour la soierie lyonnaise et dans les centres normands d’Elbeuf et de Louviers. Partout, la baisse des salaires est rude…

 

La crise agricole trouve son prolongement dans les villes et vient accroître ainsi le désarroi de l’industrie. L’immense marché rural se ferme à partir du moment où le fermier ne dispose plus que de recettes médiocres ou inexistantes et que le salarié agricole est sans travail. Le colporteur trouve porte close. La gêne s’étend à tous les secteurs de l’activité industrielle, y compris le luxe : le faubourg Saint-Antoine à Paris ne compte plus le nombre d’ouvriers sans travail.

 

Comme souvent, la crise économique débouche sur une crise sociale. Dans les campagnes domine un prolétariat de valets, journaliers, batteurs en grange, vignerons, qui n’a que ses gages pour subsister ; il représente au moins 40% de la population rurale. C’est lui qui est frappé en premier par la crise. Les révoltes contre les maîtres déclenchent les premières émeutes. Mais le maître lui-même – petit propriétaire qui exploite des parcelles qui ont souvent moins de deux hectares, fermier qui doit faire face à des baux trop courts, métayer – se voit brutalement confronté à la résurrection des droits féodaux. À Paris même, la rue gronde à plusieurs reprises : du 15 au 17 août 1787 ; mai, août et septembre 1788.

 

Pourtant, Louis XVI n’a pas attendu le déclenchement des émeutes, qui touchent désormais des villes de province comme Grenoble(30), pour essayer d’entreprendre des réformes économiques ou institutionnelles. À au moins quatre reprises, avec ses ministres Turgot, Necker, Calonne et Loménie de Brienne, il se heurte à l’opposition systématique de la majorité de la noblesse, du haut clergé, de son entourage (la reine, la Cour) et, surtout, du Parlement de Paris. En ce qui concerne ce dernier, le roi, mal conseillé en l’occurrence par son ministre Maurepas, a rétabli en 1774 toutes ses prérogatives, rognées au fil du temps par ses prédécesseurs ; ses agents administratifs, conseillers et présidents, sont propriétaires de leurs charges et appartiennent à la noblesse de robe. Face à l’obstruction du Parlement et des classes privilégiées, Louis XVI n’a plus qu’une solution : le 8 août 1788, Loménie de Brienne convoque les états généraux pour le 1er mai de l’année à venir.

 

Les états généraux sont, par définition, des assemblées exceptionnelles convoquées par le roi pour traiter d’une crise politique ou décider d’une aide militaire ou fiscale. Cette institution fut créée en 1302 par Philippe IV le Bel pour donner une apparente légitimité à ses décisions contrant les bulles du Pape. La dernière convocation a eu lieu en 1614, sous Louis XIII. On comptait alors 150 députés du clergé, 132 de la noblesse et 182 du tiers-état. Les trois ordres délibéraient dans des salles séparées et disposaient chacun d’une voix ; profitant d’un rapport de forces de deux contre un, les classes privilégiées faisaient évidemment la loi. Du reste, eût-on voté par tête que la conclusion eût été identique. En 1789, les états généraux réunissent 291 députés du clergé, 270 de la noblesse et 578 du tiers-état. Non seulement ces derniers détiennent la majorité absolue, mais encore les deux ordres privilégiés sont loin d’être monolithiques. Ainsi, en 1614, les curés de campagne choisissaient systématiquement leur évêque pour les représenter à Paris ; désormais, dégoûtés par la morgue et le train de vie fastueux du haut-clergé – dont les représentants sont souvent des cadets de familles nobles (comme l’illustre et sulfureux Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun), ils élisent un des leurs aux états généraux ; on compte ainsi 220 curés sur 291 députés du clergé. Quant aux députés de la noblesse, ils accueillent en leur sein 90 libéraux, parmi lesquels le marquis de la Fayette, partisans d’une monarchie constitutionnelle. Le cas du marquis de Mirabeau, la torche de Provence, est un peu spécial : rejeté par ses pairs, il fut élu par le tiers-état à Aix et à Marseille.

 

La révolution française se joue en deux étapes, les événements du 14 juillet 1789 pouvant être relégués au statut d’épiphénomène – la chute d’un symbole de l’Ancien Régime tout au plus. Première phase : la révolution politique. Le 20 juin, les représentants du tiers-état prêtent le serment du Jeu de Paume, par lequel ils s’engagent à ne pas se séparer sans avoir donné une constitution à la France ; arguant du fait qu’ils représentent 96% de la population, ils se sont déjà attribués le vocable d’assemblée nationale. Le 23, lors d’une séance plénière regroupant les trois ordres, le roi réagit : il brandit la menace de la dissolution au cas où le tiers entendrait imposer le vote par tête puis, d’un ton cassant, il intime aux députés de regagner leurs salles de délibération. Mais, après le départ du monarque, le tiers-état n’obtempère pas(31). Le 27 juin, Louis XVI s’incline en invitant son fidèle clergé et sa fidèle noblesse à rejoindre le tiers. La monarchie absolue a vécu.

 

Deuxième phase : la révolution sociale. Depuis la prise de la Bastille, une vague de révoltes met le feu aux campagnes : c’est la Grande Peur. Dans certaines régions, les paysans s’en prennent aux seigneurs, à leurs biens et à leurs archives, en particulier aux terriers qui servent à établir les droits seigneuriaux. Dans la nuit du 4 août, l’assemblée nationale constituante(32) décrète un certain nombre de mesures pour désamorcer la crise : égalité de tous devant l’impôt ; abolition des droits seigneuriaux et des privilèges ecclésiastiques ; suppression de la dîme et des privilèges des provinces(33), etc. Curieusement, l’impulsion a été donnée par deux nobles, le vicomte de Noailles et le duc d’Aiguillon ; si le premier, cadet de maison, passe pour sans fortune et que, par conséquent, son sacrifice peut faire sourire, il n’en va pas de même pour le second, qui est le seigneur de France le plus riche en propriétés féodales après le roi. Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, c’est tout l’Ancien Régime, fondé sur une société divisée en trois classes et sur la notion de privilège, qui s’écroule ; le 4 août, la révolution est faite. Reste à reconstruire…

 

En deux ans, l’assemblée nationale constituante s’attèle à cette tâche colossale en prenant une série de mesures dans beaucoup de domaines. Désormais, la France sera divisée en 83 départements, qui remplacent et surtout uniformisent le fatras des bailliages, sénéchaussées, prévôtés, vicomtés et autres châtellenies en usage sous l’Ancien Régime. En ce qui concerne la Justice, le principe de base est l’égalité de tous les citoyens devant la loi ; les parlements sont abrogés et les juges sont élus. Les impôts indirects sont supprimés, ainsi que les douanes intérieures, les péages et les corporations. Dans le domaine religieux, des décisions sont prises, qui seront lourdes de conséquences : les biens du clergé sont nationalisés et gagés par une monnaie-papier : l’assignat ; surtout, la constitution civile du clergé est votée le 12 juillet 1790. La première a le mérite de résoudre d’un seul coup les problèmes financiers de la France ; mais, au fil des années, la mise en circulation de montagnes d’assignats, sans aucune commune mesure avec leur couverture foncière, conduira à une faillite générale du système. La seconde, visant à transformer les prêtres paroissiaux en fonctionnaires publics ecclésiastiques – ainsi que l’abolition des vœux monastiques (loi du 13 février 1790) qui supprime 100000 membres du clergé non rattachés à une paroisse, soit les deux tiers des religieux de l’époque –, porte en germe la guerre civile vendéenne et l’hostilité soutenue du Vatican. Enfin, le 13 septembre 1791, Louis XVI accepte la constitution élaborée par les députés et, le 30, l’assemblée constituante se sépare, ses députés s’étant jurés de ne pas se représenter…

 

La déclaration de guerre

La propagation des idées révolutionnaires dans les pays du Rhin et en Belgique, l’agitation causée par les premiers rassemblements d’émigrés, à la Cour de Savoie d’abord, à Coblence et à Trèves ensuite, les déclarations de l’empereur d’Autriche et la rencontre austro-prussienne de Pillnitz, enfin le traitement infligé à Louis XVI au retour de Varennes dressent, lentement mais sûrement, la France contre ses voisins européens. À Paris, un puissant courant belliciste commence à se développer, soutenu par des personnalités de tous bords. Le roi en premier lieu : ou son pays l’emporte et son prestige en sortira rehaussé, ou les affaires tournent mal et les puissances européennes le rétabliront dans ses anciennes prérogatives. La Fayette, pour sa part, espère le commandement d’une armée qui, jointe à la garde nationale, lui permettra de chasser les Jacobins. La gauche de l’assemblée souhaite aussi l’affrontement ; selon elle, les peuples sont favorables aux idées nouvelles et ils abandonneront leurs princes dès le début du conflit. Du reste, les émeutes récentes de Belgique et de Hollande semblent bien lui donner raison. Seule exception notable : Robespierre, qui insiste pour détruire les ennemis de l’intérieur et, surtout, mettre le pays en état de faire la guerre, avant de songer à battre la campagne.

Le 14 décembre 1791, Louis XVI annonce que si, après le 15 janvier, les rassemblements d’émigrés n’ont pas été dispersés par l’électeur de Trèves, il entrera en guerre contre ce prince. Dans les huit jours, le chancelier autrichien Kaunitz informe Paris que l’empereur a invité l’archevêque de Trèves à obtempérer ; il ajoute cependant que si l’électeur était néanmoins attaqué, l’Autriche volerait à son secours. Prenant appui sur cette menace, Gensonné propose le 14 janvier 1792 un projet de décret invitant le roi à demander à l’empereur de faire savoir qu’il s’engageait à ne rien entreprendre contre la France. Guadet va jusqu’à dénoncer un prétendu comité autrichien dont la reine serait l’inspiratrice.

Le 9 mars, les événements s’accélèrent. Le ministre de la Guerre, le comte de Narbonne, en désaccord avec Louis XVI, est renvoyé par celui-ci. L’assemblée déclare que le comte emporte les regrets de la Nation. Le Girondin Vergniaud rend le ministre des Affaires Étrangères, Delessart, responsable de ce renvoi et le fait décréter d’accusation. Terrifiés, les autres ministres feuillants démissionnent ; faute de mieux, c’est un cabinet girondin qui arrive au pouvoir.

Le portefeuille des Affaires Étrangères revient à Charles François du Périer, dit Dumouriez, lui aussi fervent partisan de la guerre ; l’homme se voit déjà dictateur en cas de victoire, connétable en cas de défaite et de restauration de la monarchie. Le 27 mars, il envoie à Vienne un véritable ultimatum : si les armements autrichiens se poursuivent, la France les considérera comme une déclaration de guerre.

Lorsque le rejet de cet ultimatum est connu à Paris, l’assemblée législative se réunit, le 20 avril 1792. Sur une proposition formelle de Louis XVI, elle déclare la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, François Ier – et non pas François II, car le souverain, qui vient d’accéder au trône, n’a pas encore été couronné empereur d’Allemagne. Le décret ne rencontre que sept opposants.

Dans sa Chronique de Paris, Condorcet, approuvant cette croisade de la liberté, écrit : Paix aux chaumières, guerre aux châteaux !  

 

 

En 1792, la France est donc une monarchie constitutionnelle. Louis XVI exerce le pouvoir exécutif : il choisit les ministres qui ne sont pas responsables devant l’assemblée, dirige la politique extérieure et peut donner ou refuser sa sanction aux lois grâce à un droit de veto suspensif de quatre ans au plus. Le pouvoir législatif est assuré par une assemblée unique, élue pour deux ans au suffrage censitaire ; celle-ci dispose de l’initiative et du vote des lois, établit et contrôle l’impôt, décide de la guerre et de la paix et se réunit d’elle-même sans convocation. Parmi les 750 membres de l’Assemblée Législative, on compte 260 monarchistes constitutionnels, inscrits au club des Feuillants, dont les chefs naturels, Barnave et La Fayette, ne sont pas élus(34) ; 136 députés de gauche, appartenant aux clubs des Jacobins ou des Cordeliers, qui sont pour la plupart issus de la bourgeoisie cultivée et ont pour chef Brissot, entouré de philosophes comme le marquis de Condorcet et de plusieurs avocats bordelais, dont le brillant orateur Vergniaud (d’où leur surnom de Girondins) ; enfin, au centre, 345 députés incertains ayant comme seul et vague objectif de défendre l’œuvre de la Révolution et qui, selon les circonstances, votent avec la droite ou avec la gauche ; ils constituent le Marais.

 

À cette époque, le royaume de France est un géant démographique : 27000000 d’habitants répartis sur une surface de 530000 km2 ; tel qu’il est constitué, le pays héberge le cinquième de la population européenne sur un territoire d’un seul tenant, ce qui lui permettra d’aligner des effectifs militaires considérables. Au cœur du royaume, Paris, qui compte environ 500000 habitants, rassemble, hormis la Cour et les ministères, tout ce qui constitue les attributs d’une grande capitale. Versailles (30000h) gravite autour de la fonction royale et du pouvoir. Des villes maritimes prospèrent grâce à une intense activité portuaire : Bordeaux (120000h), Nantes (80000h), Marseille (100000h) mais aussi Rouen, Le Havre ou La Rochelle. Des villes de commerce et d’industrie (Lyon, Dijon, Metz, Tours, Poitiers, Toulouse, Montpellier, etc.) constituent autant de petites capitales provinciales, parfois jadis dotées d’un parlement ou d’une université qui leur donnent un surcroît d’activité et d’animation.

 

Enfin, la France demeure un foyer de brillante civilisation, qui illumine l’Europe de ses lettres, de ses arts et de ses techniques ; son rayonnement intellectuel est intense, par l’universalité de sa langue, par l’intérêt que l’on porte partout à ses philosophes et à ses écrivains, par l’engouement que suscitent en Europe et au-delà ses architectes, ses artistes et les produits de son artisanat.

 

1-î  Voir la carte 2.

 

2-î  Voir la carte 4.

 

3-î  Duché danois jouxtant le duché allemand de Holstein.

 

4-î  Grande base navale russe, siège de l’amirauté de la flotte de la Baltique, située sur une île à 20 kms de Saint Pétersbourg, fondée par Pierre le Grand.

 

 5-î  La Roumélie est le nom donné à la partie européenne de l’empire ottoman ; voir la carte 8 pour les différentes provinces.

 

 6-î  Le comte Zubov est tout ici. Il n’y a aucun autre désir que le sien. Sa puissance est supérieure à celle de Potemkine. Il est aussi irresponsable et incapable qu’avant, bien que l’impératrice continue à répéter qu’il est le plus grand génie que l’histoire de Russie ait connu (Fédor Rostopchine).

 

 7-î  Le rapport entre forces armées et population totale est en Prusse trente fois plus élevé que celui de sa voisine, la Pologne-Lituanie, pourtant beaucoup plus vaste et bénéficiant de la conscription.  

 

 8-î  Mais cette dernière guerroye essentiellement en Amérique et aux Indes.

 

9-î  A.E.I.O.U : En Latin : Austriae Est Imperare Orbi Universo ( Il revient à l’Autriche de dominer le monde entier). En Allemand : Alles Erdreich Ist Osterreich Unterthan ( Toute la terre est sujette à l’Autriche).

 

10-î  Les autres font la guerre ; toi, heureuse Autriche, tu épouses ;

       Et les royaumes que Mars donne aux autres, c’est Vénus qui te les donne.

 

 11-î  La secundogéniture est l’apanage du fils cadet. Ce territoire donné en héritage revient à la couronne principale si le monarque meurt sans descendance.

 

12-î  Ou empire d’Allemagne, dont les frontières sont tracées en rouge sur la carte.

 

13-î  On se reportera aux cartes détaillées qui suivent, tant pour l’Allemagne que pour l’Italie ou la Belgique, si l’on veut localiser tous ces états.

 

14-î  Éminent représentant du courant des Lumières, accusé d’avoir déclenché la révolte de 1766 du fait de ses liens avec les cercles jésuites.

 

15-î  Les Jésuites étaient fortement suspectés d’avoir créé, sur la rive orientale du fleuve Uruguay, une sorte d’état dans l’état, où l’exploitation des indigènes devait leur permettre, à terme, de chasser Espagnols et Portugais.

 

16-î  Réglementation du passage des troupeaux, leur interdisant les propriétés des nobles et des ordres monastiques, imposant taxes et contrôles vétérinaires.

 

17-î  Autre séisme de l’époque : dans la nuit du 8 au 9 octobre 1790, un violent tremblement de terre fait 3000 victimes en moins de sept minutes à Oran, alors tête de pont espagnole en Afrique depuis 1509. Le 12 septembre 1792, l’Espagne rétrocède la ville au dey d’Alger.

 

18-î  Ce traité porte le nom de John Methuen, ambassadeur d’Angleterre à Lisbonne à l’époque. Il prévoit que l’Angleterre peut exporter librement son textile vers le Portugal et ses colonies, le Portugal pouvant quant à lui exporter son vin vers l’Angleterre. Ce traité était particulièrement intéressant pour Londres, car il lui ouvrait un marché pour ses produits au début de la révolution industrielle. De son côté, le vin portugais étant ainsi un tiers moins cher que son concurrent français, le pays bénéficia d’un boom extraordinaire sur la production de Porto.

 

19-î  Cette maison s’éteindra à son tour en 1837 avec la mort de Gustave IV Adolphe. Le successeur choisi sera un Français, Bernadotte, maréchal de Napoléon, dont les descendants sont encore en place aujourd’hui.

 

20-î  Détruite par un incendie en 1624, Oslo fut reconstruite sur un nouveau site par le roi Christian IV, en l’honneur duquel on la rebaptisa Christiania. La ville ne retrouvera son ancien nom que par décision de la commune, le 1er janvier 1925.

 

21-î  Ces pays représentent environ 20% du territoire et sont gouvernés directement par les états généraux. Ils ne disposent pas d’états provinciaux et ne sont pas représentés au gouvernement central.

 

22-î  Rampjaar en Néerlandais. Un dicton local décrit fort bien la situation du pays : reddeloos, radeloos, redeloos… À savoir : sans salut, sans espoir, sans tête…

 

23-î  Ce qui fait reculer Mary dans l’ordre de succession et, évidemment, pose le problème de l’éventualité d’une dynastie catholique.

 

 24-î  Mollusques colonisant les bois immergés des bateaux.

 

25-î  Ce taux de mortalité infantile aigü est sans doute dû au fait que le prince Georges souffrait de la syphilis.

 

26-î  Ann avait raison de se méfier : financé par l’Espagne et bénéficiant de l’appui occulte de la France, Jacques Stuart débarqua en Écosse, au nord d’Aberdeen, le 22 décembre 1715. Mais l’approche d’une armée britannique suffit à disperser ses partisans et il rembarqua dès le 4 février.

 

 27-î  Ce qui lésait la bagatelle de 57 princes et princesses catholiques. De nos jours, le prétendant au trône d’Angleterre est le duc de Bavière.

 

28-î  La population est répartie en 22 classes établies suivant le rang des personnes et de l’estime sociale qu’on leur porte. La première classe rassemble le Dauphin, les princes du sang, les ministres et les fermiers généraux ; la dernière est formée des ouvriers agricoles, des manœuvres et des soldats. On compte 2000 livres pour la première classe, 20 sous pour la dernière.

 

29-î  On dirait aujourd’hui : spéculateurs.

 

30-î  La journée des Tuiles, le 7 juin 1788. 

 

31-î  Le maître de cérémonies, le marquis de Dreux-Brézé, venu rappeler les ordres de Louis XVI, s’attire une double réplique. Celle de Bailly : Une nation assemblée ne peut recevoir d’ordres. Celle de Mirabeau : Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. Contrairement à la plupart des phrases historiques, inventées après coup, celles-ci ont bien été prononcées, même s’il existe certaines divergences selon les auteurs.

 

 32-î  L’assemblée nationale s’est autoproclamée assemblée nationale constituante le 9 juillet.

 

33-î  Un exemple parmi d’autres : la gabelle, impôt sur le sel, ingrédient indispensable à cette époque pour la conservation des aliments. Cet impôt indirect dépend largement des provinces, réparties en six types : les pays francs, exemptés, soit parce qu’ils s’en sont dispensés lors de leur réunion au royaume, soit parce que ce sont des régions maritimes : Flandre, Bretagne, Vendée, Béarn ; les pays rédimés, qui, grâce au versement d’une indemnité forfaitaire, ont été exemptés à perpétuité : Poitou, Limousin, Auvergne, Bordelais ; les pays de salines : Lorraine, Alsace, Lyonnais, Roussillon ; le pays de quart-bouillon : Cotentin, où le sel est récolté en faisant bouillir le sable imprégné d’eau de mer, les sauneries versant le quart de leur fabrication aux greniers du roi ; les pays de petite gabelle, où la vente du sel est assurée par les greniers royaux et la consommation libre : Dauphiné, Gévaudan, Languedoc ; les pays de grande gabelle, où l’on doit acheter une quantité fixe annuelle de sel : Normandie, Maine, Anjou, Touraine…

Ainsi les villages de Mayenne, paroisse du Maine, payent le minot de sel (environ 50 kg) entre 55 et 60 livres ; leurs voisins de Bretagne acquièrent l’équivalent pour deux ou trois livres. Inutile de dire que la Vilaine, rivière marquant la frontière entre les deux régions, est le théâtre d’une contrebande massive. D’où une lutte acharnée entre les trafiquants, les faux-sauniers, et les agents du Trésor, les gabelous…   

 

 34-î  Puisqu’étant députés sortants de l’Assemblée Constituante.